jeudi, janvier 22, 2009

DE LA LITTÉRATURE POUR LES SIÈCLES À VENIR : petite sélection de (bons) livres lus en 2008

Pour cette petite sélection de livres lus en 2008 j’ai retenu le meilleur, aucun intérêt à parler des mauvais livres, ou alors autant en faire un programme, cela à condition d’avoir le talent de Pierre JOURDE et d’Éric NAULLEAU. Je les ai classés par ordre alphabétique, on est pas aux Césars ou à la Starac’, encore moins au Goncourt ou au risible prix de Flore. D’ailleurs ces chroniques NE TIENNENT AUCUN COMPTE DE L’ACTUALITÉ LITTÉRAIRE, et je tiens à mêler les grands classiques (entendons-nous, pour moi “Jouer du piano ivre comme d’un instrument de percussion jusqu’à ce que les doigts saignent un peu” du grand Charles BUKOWSKI est un grand classique) à certains opus parus à la rentrée littéraire, pour peu qu’ils me donnent l’impression d’avoir une épaisseur suffisante pour résister au Temps (entendons-nous, par épaisseur suffisante j’entends parler de qualité littéraire, ainsi le petit livre de Didier SÉRAFFIN, “Un enfant volé” a-t-il une vraie épaisseur, et au passage merci au Stalker pour ses précieux conseils), au contraire des interminables pavés d’un Dan Brown bien chétifs en réalité et aussitôt oubliés à l’issue de la lecture de la dernière page standard.

On commence donc avec Paul AUSTER : “La nuit de l’oracle”, déjà chroniqué dans ce blog. “Il y a des livres que l’on aimerait avoir écrit, ils ne sont pas si nombreux, pour ma part “La nuit de l’oracle” en fait partie. Sidney Orr est écrivain, vit à Brooklyn, et se remet difficilement d’un grave accident de santé. Encore faible, il entre par hasard dans une papeterie tenue par un étrange Chinois (Mr Chang, ça ne s’invente pas) qui lui vend un non moins étrange cahier portugais bleu. Orr n’a plus écrit depuis de longs mois, il est convalescent, sujet à des saignements de nez fréquents, pour tout dire il revient d’entre les morts, un miraculé, pas encore tout à fait vivant. Lorsqu’il rentre chez lui il est littéralement absorbé par le cahier. Repensant à une idée de roman suggérée par l’un de ses amis écrivains (John Trause) (l’histoire d’un homme qui échappe à la mort et qui décide de reprendre sa vie à zéro en disparaissant, anecdote tirée d’un roman de Dashiel Hammett), Orr se met au travail et l’histoire naît sous ses doigts avec une facilité déconcertante...” Pour plus de détails je vous renvoie à la note idoine.
Si Paul AUSTER est le plus européen des écrivains américains, dans son cas cela n’a rien d’un handicap, tant l’aspect cérébral et la volonté de s’inscrire dans la Grande Histoire ne le cèdent en rien à la puissance romanesque. À votre avis, pourriez-vous lire cette phrase dans un numéro 1/ des Inrockuptibles ? 2/ de Télérama ? 3/ de l’Humanité Dimanche ?


Poursuivons avec “Factotum” et “Jouer du piano ivre comme d’un instrument de percussion jusqu’à ce que les doigts saignent un peu” de Charles BUKOWSKI. Je ne saurai que trop conseiller l’achat des trois volumes parus chez Grasset qui contiennent quasiment tous les écrits de BUKOWSKI traduits en français : le volume 1 : “CONTES & NOUVELLES”, le volume 2 : “ROMANS”, enfin le troisième : “JOURNAL, SOUVENIRS & POÈMES”. Avec ça et la Bible vous serez parés pour l’éternité, que vous la passiez sur une île déserte, dans un bordel vietcong de Los Angeles ou collés au plafond transformés en punaise hémophile.
“Factotum” est le récit de l’errance de BUKOWSKI durant les années où il collectionnait les petits boulots pour survivre. Tassé dans un meublé avec de la bière ou du mauvais vin, son double Chinaski écrit la nuit des nouvelles en général refusées. Ivre, pauvre, en manque de sexe, Chinaski sue le sang de l’humanité, immolé sur l’autel de la société des winners. “L’orchestre crépitait et tapait. Darlene s’est retournée. Elle a arraché les perles. J’ai regardé, tout le monde regardait. On voyait sa toison à travers le voile couleur chair. L’orchestre lui secouait le cul. Et je ne bandais pas.” Voilà ce qui s’appelle une FIN.
Quant à “Jouer du piano ivre etc.” il s’agit d’un recueil de poèmes, “les poèmes sont assis là / comme des gangsters / et tirent dans mes fenêtres / bouffent mon papier toilette (...)” C’est une manière d’antidote aux livres de Dominique de VILLEPIN. Autant les textes de BUKOWSKI sentent la sueur, la merde, l’entrejambe, les arrière-cours pisseuses et la graisse des chaines de montage, autant l’univers artificiel de VILLEPIN, n’exhale rien d’autre qu’un intérieur bourgeois où la table est mise sur une nappe blanche amidonnée, soit un ennui profond malgré les velléités de cavalcade et de post-romantisme échevelé. Tout juste notre politicien-poète (ou poète-politicien, ou pouet-pouet) suscite-t-il un sourire amusé : “L’homme par le poète ainsi tiré plus haut grandi d’hemorragies (???), ennobli de folles colères (ah ah) et de noirs tourments, homme de rages contagieuses (ah ah ah), reçoit de plein fouet l’injonction : “N’apaise pas, fomente !” (ah ah ah ah ah ah ah) (extrait de “Éloge de voleurs de feu” cité par P. JOURDE & E. NAULLEAU, les ??? et les ah ah ah sont de moi pour ceux qui se posent encore la question à cette heure avancée de la nuit). OK, chers lecteurs de ce blog, donc vous vous remettez juste de la lecture (pénible) de Gallouzeau de Villepin, respirez à fond et prenez-donc ça dans la gueule : “(...) vous partez vite je lui ai répondu / et à propos / oubliez ces conneries que j’ai racontées sur / Dos Passos. ou était-ce / Mailer ? il fait chaud ce soir / et la moitiée du quartier est / bourré. l’autre moitié est mort. / si j’ai un conseil à donner sur la / poésie c’est : / n’en écrivez pas. je vais me faire monter / du poulet frit. (C. Bukowski, Interview, dans Jouer du piano ivre...). Voilà, ça devrait suffire.

OK, let’s stay in Los Angeles. J’ai terminé l’année en lisant “Le Grand Nulle Part” de James ELLROY, ce qui n’est pas conseillé lorsque votre femme attend un enfant, que la valise est prête, et qu’elle risque d’accoucher d’un jour à l’autre. 639 pages en immersion totale dans le Los Angeles des années 50 et quelques rencontres marquantes tels un tueur en série homosexuel, saxophoniste et passionné par les gloutons (l’animal, je précise pour les lecteurs de Dominique de Villepin et ceux de Roger Hanin), l’adjoint Danny Upshaw, flic / infiltré / homo qui s’ignore, de vieilles connaissances aussi pour les habitués de l’univers d’ELLROY, ainsi retrouve-t-on le Rollo Tomasi de “LA Confidential” avant sa promotion, l’Ordure Irlandaise Dudley Smith, le cinglé Howard Hawks, et le Sympathique Salopard “Buzz” Turner Meeks qui entame sa rédemption et finira bien par chanter dans le Chœur des Anges si le monde tient jusque-là. Bref, la police de Los Angeles est toujours aussi gangrenée et pourrie, la zone l’est plus que jamais, le be-bop pulse, Mickey Cohen et Jack Dragna se tirent la bourre, et les tueurs en série sont toujours plus inventifs, en voilà un qui s’est fabriqué une mâchoire d’animal (lequel ? Relisez attentivement vous aurez la réponse - note pour les lecteurs déprimés suite à la lecture de l’extrait de D. de Villepin) pour boulotter les homos qu’il flingue par injection de dope, le tout sur fond de cinéma hollywoodien et de mac carthysme effréné. Bref, un livre qu’ACT UP risque de ne pas apprécier. Du grand ELLROY.

Joseph HELLER : “Catch 22”. Quand les Marx Brothers rencontrent Louis-Ferdinand Céline, cela donne l’un des livres les plus terrifiants / hilarants jamais écrits sur la guerre. Joseph Heller a participé à la Seconde Guerre Mondiale, avec notamment à son actif 60 missions de bombardement sur la Corse et l’Italie. Autant dire qu’il sait de quoi il parle, autant dire que son (anti) héros Yossarian rappelle irrésistiblement le Ferdinand Bardamu du “Voyage au bout de la nuit” lorsqu’il déclare que sa “seule mission quand il s’envole est de revenir vivant”. Dans le monde absurde de Joseph Heller la guerre fait rage partout, y compris au sein de l’armée américaine, commandée par des officiers supérieurs bornés et avides de gloire personnelle, ainsi le colonel Cathcart, ou mus par l’avidité, ainsi Milo Minderbinder qui passe un marché financier avec les Allemands pour faire bombarder ses propres troupes et en tirer ainsi un substantiel profit. Tous sont terrifiés, lâches, stupides, obsédés, alcooliques, tels Grand Chef Pâle-Avoine, Hungry Joe, le Major Major, le lieutenant Sheisskopf (Tête de Merde), sans oublier le Soldat en Blanc, plâtré des pieds à la tête, dont on ne sait s’il est encore vivant... Yossarian déambule au milieu de tout ça, en plein ciel tentant d’éviter les obus de la DCA allemande, dans les bordels de la Rome occupée, à l’infirmerie, prétextant son foie malade pour se faire renvoyer en Amérique. Yossarian déambule au milieu de tout ça, à poil, parce ce que c’est la seule manière de ne pas porter l’uniforme...

Thierry JONQUET est l’un des maîtres du roman noir français. J’ai déjà chroniqué “Mygale” dans ce blog, “Les orpailleurs” est l’un de ses romans les plus aboutis. Le meurtre inévitable qui ouvre le livre, loi du genre oblige, entraîne les enquêteurs sur la terre qui, hélas, a vu se matérialiser la Solution Finale, la Pologne. Obsédé par les métastases du nazisme, persuadé que le meurtre industriel mis en œuvre dans les Camps constitue l’An Zéro de l’Histoire contemporaine, j’ai trouvé dans ce livre de Thierry JONQUET la confirmation que le polar est un scalpel singulièrement adapté à la dissection de l’humanité et à ce propos, croyez-moi, vous en apprendrez plus dans les romans publiés dans la Série Noire que dans les œuvres complètes d’Anna Gavalda et de sa petite sœur. Alors mettez gants et masque parce que ça gicle et ça pue, et entrez dans le bloc opératoire.


Pierre JOURDE & Éric NAULLEAU : “Précis de littérature du XXIeme siècle”. Sans doute le plus grand plaisir de lecture cette année. Hilarant. Tout simplement hilarant. Et terrifiant. À la lecture de ce livre vous pourrez légitimement vous demander, extraits et commentaires à l’appui, comment il est possible que des gens tels que Marc Levy, Christine Angot, Philippe Labro, Madeleine Chapsal, Florian Zeller et compagnie aient pu seulement être publiés, si ce n’est en raison d’un carnet d’adresses bien garni, de services rendus, de retours de couches, de couchonneries et autres intrigues charcutières parisiennes hélas familières du siècle. Ah, oui, il y a aussi Camille Laurens, Bernard-Henri Levy, Marie Darieussecq, Emmanuelle Bernheim, Alexandre Jardin et d’autres encore. Dans un joyeux festival de vacuité et d’indigence stylistique. Voyez-vous, à relire certaines phrases d’Anna Gavalda ou de Philippe Sollers on trouverait presque du talent à Grand Corps Malade. Bien sûr, le terrifiant vertige de la lecture passé, on se ressaisit, mais putain, on n’est plus tout à fait soi-même après de telles... choses, on pense à certaines répliques des Tontons Flingueurs : “On a dû arrêter la production, certains clients devenaient aveugles...”, on pense à couper le gaz, à sortir au soleil pour respirer cinq minutes... Prophylactiquement je conseille d’ouvrir les œuvres complètes de CÉLINE au hasard ou de prendre un laxatif.


Bertrand LATOUR n’en est pas à son coup d’essai. “Un milliard et des poussières” est un livre qui a secoué la rentrée littéraire, qui l’a tirée de sa léthargie et de ses petits comptes : combien va vendre Angot ? Combien d’éjaculations dans le nouveau Catherine Millet ? Le dernier Nothomb est-il un bon cru ? Autant de questions oscillants entre la vacuité et... la vacuité. Pour ceux qui ont besoin de substance il y a la vie trépidante de Jules, chauffeur pour “le plus grand palace du monde”, qui trimballe dans sa Mercedes tout ce que la planète compte de gens de pouvoir, milliardaires en mal de coke ou de putains, rock stars, emmerdeuses et emmerdeurs de tous poils (on y trouve même Carla Bruni), tout un échantillon d’humanité, celle dont les comptes en banque portent des chiffres dont vous ne pouvez même pas rêver. C’est là tout le fond du livre, la confrontation entre un chauffeur middle-class qui sue sang et eau pour quelques malheureux Euros et ces légions d’extraterrestres qui n’ont qu’à péter pour être un peu plus riches. Jules est amoureux, sa compagne veut un enfant, Jules ne veut pas être le père pauvre d’un enfant pauvre. Il tombe donc dans la combine de la pute ukrainienne. Pendant ce temps Kate Moss et Pete Doherty s’envoient des tombereaux de coke sur la banquette arrière, les richards partouzent dans les hôtels particuliers de Neuilly et les singes font risette à ce pauvre Jules. Le monde tourne encore, pas très rond, mais il tourne encore. À lire d’URGENCE.

Cormac MAC CARTHY : “La route” : J’ai rédigé une note à propos de ce grand livre dans ce blog. Un petit extrait pour vous la remettre en mémoire : “Le ton, la couleur, sont donnés d’entrée. Ce sera comme une longue phrase qui n’en finit pas dont les points ne constituent pas des bornes mais des trous noirs qui aspirent et renvoient inlassablement vers la suite jusqu’à la fin - car c’est un livre qu’on lit d’une traite, un livre qu’on ne peut lâcher, qui vous happe -. Ce sera gris, parce que la cendre recouvre désormais le monde, parce que le temps des couleurs est révolu, parce que l’on est engagé dans un long tunnel blafard et que l’on peine à respirer. Une homme pousse un caddie de supermarché sur une route. À ses côtés un enfant - son fils-. Dans le caddie il y a tous leurs biens, tout ce qu’ils ont pu sauver, grappiller, trouver dans les ruines des cités des hommes désormais désertes.”

Jean-Patrick MANCHETTE : “L’affaire N’Gustro”, “Nada”, “Le petit bleu de la côte Ouest”, “La position du tireur couché”. J’ai découvert JP MANCHETTE l’année dernière et je me suis attaché à explorer plus avant l’œuvre de cet immense auteur de romans noirs, dont beaucoup ont été adaptés au cinéma. Il y a du CÉLINE et du AUDIARD dans la prose de MANCHETTE, sauf qu’à l’inverse de CÉLINE, MANCHETTE n’a jamais pu écrire des dizaines de milliers de pages par roman et retravailler ses textes comme il l’aurait voulu. Il s’est efforcé de vivre de sa plume et s’est quasiment tué au travail, mais il a laissé une œuvre immense qui vivisectionne la France des années 60-70, peuplée de personnages inquiétants, largués, et pour certains sans histoires et balancés malgré eux dans des histoires politico-mafieuses invraisemblables. Un grand monsieur.

Andrzej STASIUK : “Le corbeau blanc” : encore un livre chroniqué dans ce blog. Extrait : “On retrouve dans Le Corbeau blanc cinq trentenaires aux prises avec les années 90. Années de passage, livre de passage, ouverture des frontières imminente, le livre, justement, se situe à la frontière Sud de la Pologne, dans les montagnes, le froid, la neige, l’attente. Le prétexte : aucun. Une expédition absurde menée par cinq types fatigués de boire et de fumer au bout de la nuit à l’ombre du palais des peuples, dans cette Varsovie qui cloue les rêves des jeunes hommes. Il faudra résister, devenir maquisards. Résister à qui ? À quoi ? Wasyl Bandurko n’a pas la réponse, pas plus que Le Petit, Le Jars, Kostek ou le Narrateur.”


Didier SÉRAFFIN : “Un enfant volé”. L’une des belles surprises de cette année, un grand livre, très court et très dense (134 pages), paru chez un “petit” éditeur (PHILIPPE REY) qui a du nez et du goût. Le Stalker a justement établi un parallèle entre ce livre et “La route” de MAC CARTHY, je ne saurai que trop renvoyer à son blog. Pour résumer en quelques mots le personnage principal débarque un soir dans une ferme isolée et assassine le couple qui l’occupait. Il découvre un bébé et l’emmène avec lui sur la route, dans une France que l’on reconnaît à peine, dans des paysages enneigés, dans la lueur des réverbères des villes brumeuses. L’homme et l’enfant vont croiser le chemin d’un cirque ambulant et se mêler aux artistes nomades et aux fauves, l’errance hante ces pages tel un motif obsédant. La chair, la lumière et la mort, voilà peut-être les trois mots qui résument ce livre bouleversant.

FX TOOLE : “Million Dollar Baby”. Un livre de plus chroniqué : “F.X. TOOLE est le pseudonyme de JERRY BOYD (1930-2002), entraîneur de boxe, son livre a été salué par James ELLROY, rien de moins, grand amateur de boxe devant l’éternel. Sans doute faut-il vivre avant d’être écrivain, ce qu’a fait Boyd. Le résultat est colossal. Chacune des six nouvelles est un modèle du genre, essayez de tenir dix pages sur un combat de boxe, du premier au douzième round (“Combattre à Philly”). Vous êtes là, sur le ring, à prendre des directs en pleine tête, chaque mot vous défonce l’estomac, chaque virgule vous rentre dans les côtes. Vous êtes loin du pays où les écrivains détaillent les contours de leur nombril, et c’est délicieux. Bien sûr, la nouvelle éponyme, l’histoire de Margaret Mary Fitzgerald, adaptée au cinéma par Clint Eastwood, vous tirera des larmes. La tragédie rôde autour du ring, comme à chaque fois que les hommes - et les femmes - mettent leur vie en danger.”

Olga TOKARCZUK : “Récits ultimes”. Olga TOKARCZUK est l’une des romancières contemporaines polonaises les plus traduites. Née en 1962 elle incarne la nouvelle littérature de l’Est. Ce livre réunit trois novellas, trois voix de femmes, Ida, Parka, Maya confrontées au temps et à la mort, dans la solitude des montagnes polonaises, sur une île de Malaisie... Un livre à l’écriture classique, féminine, qui vous prend au fur et à mesure de la lecture. Recommandé pour les lectrices insensibles aux défécations bukowskiennes comme Michelle Levy, par exemple.


“Biographie comparée de Jorian MURGRAVE” est le premier roman publié d’Antoine VOLODINE , celui qui inaugura le post-exotisme. On tend à classer VOLODINE dans la science-fiction, et effectivement il est question d’entités extra-terrestres, de guerre des mondes, de formes de vie étrangères à l’humanité. Mais rappelons-nous que la (bonne) science-fiction nous parle toujours de notre présent, ainsi en est-il pour “1984” d’ORWELL (représentons-nous le monde effrayant qui se mettait en place à l’Est en 1948) ou du “Meilleur des mondes” d’HUXLEY paru dans les années 30, alors même qu’un cinglé moustachu accédait au pouvoir en Allemagne en 1933 avec dans ses valoches les pires thèses eugénistes. On sait ce qu’il en advint. VOLODINE dans son œuvre nous parle de manière récurrente d’une Révolution planétaire, de Camps de rééducation, les personnages portent des noms mongols, américains, peu importe. Jorian Murgrave est une entité issue d’une race exo-planétaire, il hait l’humanité, il est venu semer un peu plus le chaos dans un monde qui est déjà passablement chaotique. Traqué, il disparaît, reparaît, meurt, renaît, aux épisodes confinés dans une forteresse-prison contrôlée par de terrifiants gardiens succèdent les attaques du Murgrave contre les villes des hommes. Les romans de VOLODINE ne ressemblent à rien de ce que vous connaissez, imprégnés de chamanisme à l’instar de ceux d’un PELEVINE, on ne sait si l’on passe d’un rêve à l’autre, d’une réalité à une autre, la déstabilisation est perpétuelle, la mort rôde partout. D’ailleurs, qui sait si ces livres n’ont pas été écrits depuis un point déjà au-delà de la vie, un entretemps qui préfigure l’absorption par le néant ? VOLODINE dit “pratiquer la littérature comme un art martial”, effectivement, son art est celui du guerrier qui, à l’inverse de ceux qui impriment indéfiniment les mêmes recettes faisandées, choisit l’effet de surprise perpétuel, l’esthétique de l’effroi et la rigueur d’une écriture acérée telle la lame d’un sabre d’acier damassé.


Né en 1931, Tom WOLFE fut le précurseur du “nouveau journalisme”. Dandy sanglé dans son éternel costume blanc, conservateur pro-Bush, américain de surcroît, il a tout pour énerver nos petits amis des Inrockuptibles et de Libération. D’autant que ses romans sont autant de joyaux, et que son “Bûcher des vanités” a été un succès planétaire. Dans la France branchée le succès énerve, c’est bien connu. Bref, je ne saurai que trop recommander les deux livres de WOLFE que j’ai dévoré en 2008 : “Acid test”, et “L’étoffe des héros”.
“Acid Test”, d’abord. Pour un cinglé comme moi de Kerouac, et donc par ricochet traquant toute information afférente, et donc tout ce qui concerne Neal Cassady, ce livre était une évidence. Parce qu’il inclut la dernière page de l’épopée Cassady. Et aussi parce que le protagoniste principal de la geste, Ken Kesey, n’est autre que l’auteur de “Vol au-dessus d’un nid de coucou”, autre livre qui m’a rendu cinglé à une époque, autre jalon dans l’étude de la schizophrénie contemporaine. Résumons. Le début des années 60. L’explosion du LCD et du rock psychédélique. Les Beatles, Jimi Hendrix, et, bien sûr, le Grateful Dead, entre autres... Les Hell’s Angels, la Guerre du Vietnam, et Timothy Leary, le SCIENTIFIQUE et toute cette prose sur l’OUVERTURE DE LA CONSCIENCE. Demandez à vos parents ou à vos grands parents, les chemises en daim, les bottes à frange et les partouzes qui élargissent le karma. LES ANNÉES SOIXANTE. Tom WOLFE a plongé là-dedans jusqu’au cou, il a suivi Kesey dans sa quête, il a joué les scribes, il est l’une des mémoires de cette invraisemblable épopée de l’acide à travers les États-Unis. Kesey et ses Merry Pranksters (les “Joyeux Lurons”) embarqués dans un immense bus jaune gorgé d’acide, de musique, et d’électronique, avec au volant LE Neal Cassady, le mec qui s’envoie une descente dans les montagnes sans mettre les pied sur le frein, alors que les autres cinglés jouent de la grosse caisse sur le toit, hurlent des imprécations, baisent dans les coins, et que la sono diffuse les dialogues des uns avec les autres DÉCALÉS DE QUELQUES SECONDES. QUELQUES SECONDES ? Tout y est, jusqu’à la rencontre avec un Jack Kerouac qui voit d’un mauvais œil ces beatniks crasseux aux cheveux trop longs et qui ne respectent pas assez, à son goût, le stars and stripes banner. Tout y est, Tim Leary dans son trip intello, Ken Kesey en cavale au Mexique, Mountain Girl, Marie La Noire, Le démolisseur, les routes d’Amérique, Frisco, un joyeux bordel, tout ça avant que le monde ne devienne vraiment grave et qu’on ne s’emmerde au point de s’intéresser aux élections présidentielles américaines.
Quant à “L’étoffe des héros”, on y retrouve ce souci du détail, et l’immense travail documentaire (WOLFE est un admirateur forcené de Balzac) qui font des romans de Tom WOLFE des récits à l’impeccable exactitude journalistique. Ici il s’agit de rien de moins que de la conquête de l’espace. Ou comment les héroïques pilotes de l’armée US dopés à l’adrénaline ont fini par être transformés en Singes Savants confinés dans une capsule pour les besoins de la Guerre Froide. Au lieu d’un manche à balai un thermomètre dans le cul, au lieu des vibrations d’un jet hypersonique qui étalonnait l’étoffe des pilotes le projet Mercury, médicalisé, mécanisé, électronisé, ne laissant au passager qu’une infime capacité d’action et de décision. Battre les Russes. C’était là l’obsession de la Maison Blanche. Au mépris de l’aristocratie des monte-en-l’air et de leurs joyeuses frasques alcoolisées et sexuelles dans le Ranch de Pancho Barnes. Quand je vous dit que le monde est devenu grave.

Paul AUSTER : “La nuit de l’oracle”, LGF, Paris, 2007 pour la trad.
Charles BUKOWSKI : “Factotum”, Grasset, Paris, 1987 pour la trad., “Jouer du piano ivre comme d’un instrument de percussion jusqu’à ce que les doigts saignent un peu”, Grasset, Paris, 1992 pour la trad.
James ELLROY : “Le Grand Nulle Part”, Rivages, Paris, 1989 pour la trad.
Joseph HELLER : “Catch 22”, Grasset, Paris 1985 pour la trad.
Thierry JONQUET : “Les orpailleurs”, Gallimard, Paris, 1998
Pierre JOURDE & Éric NAULLEAU : “Précis de littérature du XXIeme siècle”, Mango, Paris, 2008
Bertrand LATOUR : “Un milliard et des poussières”, Paris, Hachette, 2008
Cormac MAC CARTHY : “La route”, ed. de l’Olivier, Paris, 2008 pour la trad.
Jean-Patrick MANCHETTE : “L’affaire N’Gustro”, “Nada”, “Le petit bleu de la côte Ouest”, “La position du tireur couché”, in ROMANS NOIR, Gallimard, coll Quarto, Paris, 2005
Andrzej STASIUK : “Le corbeau blanc”, éditions Noir sur Blanc, Lausanne, 2007 pour la trad.
Didier SÉRAFFIN : “Un enfant volé”, ed. Philippe Rey, Paris, 2007
FX TOOLE : “Million Dollar Baby”, Albin Michel, Paris, 2005 pour la trad.
Olga TOKARCZUK : “Récits ultimes”, éditions Noir sur Blanc, Lausanne, 2007 pour la trad.
Antoine VOLODINE : “Biographie comparée de Jorian MURGRAVE”, Denoël, Paris, 1985
Tom WOLFE : “Acid Test”, éditions du Seuil, Paris, 1975 pour la trad., “L’étoffe des héros”, Gallimard, Paris, 1982 pour la trad.

c - Richard TABBI, janvier 2009.

lundi, décembre 01, 2008

LUCIEN SUEL : MORT D'UN JARDINIER


J'ai envoyé à Lucien SUEL, il y a longtemps déjà, le manuscrit de ce qui allait devenir ZOMBIE PLANETE et qui s'appelait alors "Exit" ou quelque chose comme ça. Lucien, je l'admirais déjà, compagnon de la BEAT GENERATION, traducteur de BURROUGHS, performer du CUT UP, c'est naturellement que j'adressais au boss de la Station Underground d'Emerveillement Littéraire (et leader de la mythique formation CHEVAL 2,3) mon manuscrit, moi qui, raide dingue de Kerouac, agenouillé devant l'architecture ronéotypée de "Sur la route", absorbé par les "Visions de Cody", flingué par le calibre venimeux de William Seward Burroughs, moi qui brûlais mes nuits à célébrer les noces du be-bop et de l'écriture, moi donc qui, au matin, passais à la caisse et envoyais mes élucubrations à ce Grand Frère basé à l'autre bout de la France comme on envoie une bouteille à la mer. Lucien a eu la gentillesse de me répondre par une longue lettre manuscrite. Disant du bien de mon travail. Me conseillant de viser plus haut, de solliciter une structure plus importante. Sans lui peut-être n'aurais-je jamais eu le courage d'envoyer mon manuscrit à Régine Deforges, de taper le gratin du milieu littéraire. A cette époque je vivais dans une vieille maison des Alpes de Haute-Provence. Largué. Loin de tout. Lucien a allumé une étincelle au bas de mes pages, il me restait à les enflammer.

Aujourd'hui, Lucien SUEL publie MORT D'UN JARDINIER aux éditions de la Table Ronde. Le narrateur de ce roman s'adresse à un homme au travail dans l'espace clos de son jardin. Un accident cardiaque frappe le jardinier. Dès lors, un flot traverse sa conscience. Images, sons, odeurs, souvenirs, réminiscences littéraires et musicales, sensations, visions se succèdent et s'entremêlent tandis qu'il s'éloigne, au fil du temps et des mots, des êtres qu'il a aimés.

Respect, Monsieur Suel.

Lucien SUEL, Mort d'un jardinier, éditions de la Table Ronde, novembre 2006.

Richard TABBI

mardi, novembre 25, 2008

MICKEY

Un texte publié il y a quelques années, déjà. Ma contribution à la dé-disneyification du monde... RT

Mickey conduisait comme un dingue. On avait pris l’autoroute et j’avais de drôles de picotements le long de la colonne vertébrale. Je priais pour que les types dans les hélicoptères ne nous repèrent pas, je commençais à être fatigué de toutes ces conneries. J’avais eu mon content de cellules pourries, de tabassages et de cafards. J’aspirais à la paix, et si possible pas derrière un grillage.
“Ralentis, Mickey, putain...”
Ses doigts gantés de blanc étaient crispés sur le volant. Il a ouvert le vide-poche et a sorti une cassette de Johnny Cash, ça faisait des années que j’avais pas écouté de country. Il a enclenché le truc et les cow boys se sont mis à parcourir la plaine à la recherche des filles de ferme, à raconter des histoires de cul dans la paille et la sueur, l’odeur du crottin, ce genre de choses.
“Hey Mickey, je te voyais pas écouter ces machins...”
“Ta gueule et fais-moi tirer une barre.”
Je lui ai tendu le joint qui se consumait entre mes doigts. Je ne croyais plus à cette panoplie obligée de stupéfiants, à vrai dire je n’avais plus guère d’inspiration. Mes bouquins se vendaient suffisamment pour que je ne foute plus grand-chose et je ne m’en privais pas. Je traînais au hasard, et j’avais une sorte de don pour m’embringuer dans des histoires que la tremblote et le manque de patience m’empêchaient désormais d’écrire.
Mickey m’a repassé le joint, ou plutôt il me l’a fourré dans la bouche, tandis qu’il sortait une flasque de sa veste et la tétait. Le bourbon coulait sur son menton.
“Alors Ostrowski, toujours peur des flics ?”
“Mickey, je n’ai pas peur. Je suis juste fatigué de toutes ces conneries.”
“Ah ouais ? T’es fini Ostrowski. J’ai lu tes derniers poèmes, c’est lamentable.”
“Écoute, c’est pas ton rayon, alors lâche-moi avec ça.”
“Putain, quand je pense que je lisais tes bouquins en une nuit. Maintenant, rien que de les voir, ça me fait dégueuler.”
“Les regarde pas, alors.”
“Putain, Ostrowski, réagit, MERDE !”
A ce moment, des coups ont retentit dans la bagnole. C’était la fille. La caissière de chez Disney. Notre otage.
“Hey, Mickey, peut-être qu’elle étouffe dans ce putain de coffre.”
“T’as raison, je vais aller lui faire quelques trous d’aération avec mon .38.”
“Connard.”
“Connard toi-même, Ostrowski, t’as plus de tripes, mec.”
Je commençais à être lessivé, je n’aspirais qu’à une chose : dormir. Au moins vingt heures d’affilée. Dans mes veines courait plus d’alcool que de sang. Mickey, lui, était à dix mille, et chaque minute qui passait semblait le rendre encore plus furieux.
“On s’en sortira jamais. Relâche-la. Tu t’en tireras avec cinq ans au maximum...”
“Hey Ostrowski, tu rêves ou quoi, mon pote ? Tu crois qu’ils vont se contenter de m’arrêter ? Ils vont tirer à vue, oui. Et tu le sais parfaitement.”
On aurait pu éviter ça. Je pensais à cette fille en uniforme règlementaire Disney, les oreilles sur la tête et tout, petite jupe, jeune, elle devait avoir dix-sept ans, pas plus, elle n’avait rien vu venir, elle avait commencé par un grand sourire qui mettait en valeur ses dents très blanches.
“Bonjour monsieur Mickey, vous n’avez pas l’air très...”
Elle n’avait pas pu finir sa phrase, Mickey lui avait tordu le bras, et devant les enfants à peine surpris il lui avait enfoncé son .38 dans la bouche.
“Maintenant tu viens avec moi, salope.”
La fille s’était mise à hurler et ça avait excité les gosses qui encourageaient Mickey en proférant des obscénités. Au début j’ai cru à un putain de numéro, je me disais chez Disney ils savent plus quoi inventer, des faux braquages, maintenant. Mais Mickey avait perdu son self-control, il avait mis un coup de crosse dans la tête d’un gosse qui faisait mine de l’aider à maîtriser la caissière en répétant niquez-la, m’sieur, niquez-la cette pute. J’aime pas trop les merdeux à cet âge-là, j’avais donc accueilli l’événement avec bonhomie, sans insister sur son caractère inhabituel.
Les choses se sont gâtées quand Mickey a tiré dans la foule et qu’un type a ramassé une bastos dans le bras. Il en a chialé dans sa barbiche crasseuse qui datait au moins des années soixante-dix. Mickey a gueulé ON SE TIRE ! Au loin les types du service de sécurité ont démarré leur manœuvre d’encerclement, les blindés commençaient à se déployer et l’aviation de chasse de Walt Disney traçait des sillons dans le ciel.
On a couru vers la bagnole, Mickey a fourré la fille dans le coffre, il m’a pris le volant d’autorité, j’ai juste eu le temps de grimper et il a démarré comme un vrai cinglé Le paysage s’est mis à défiler. J’étais plaqué contre le dossier de mon siège. Mickey transpirait, la fille martelait la tôle.
“Pourquoi tu fais ça, Mickey ? Merde, t’as aucune chance...”
Mickey a tourné vers moi son visage de souris mal dessinée, ses yeux étaient injectés de sang.
“Pourquoi Ostrowski ?”
J’ai aspiré une longue taffe. Ma tête me faisait mal. Tout tournait dans l’habitacle de la bagnole.
“Ouais, pourquoi, Mickey, POURQUOI ?”
“Je veux plus jamais travailler pour ce salaud de Walt Disney, Ostrowski. Voilà pourquoi. C’est le seul moyen, Ostrowski, le seul, bordel, pour échapper à tout ça.”
J’ai fermé les yeux. La fille cognait toujours dans le coffre.

Richard TABBI - Nouvelle publiée dans la revue
LES HÉSITATIONS D'UNE MOUCHE, septembre 2003

lundi, novembre 24, 2008

FRAGILE, JUSTE TELLE QUE TU L’IMAGINAIS DANS CE DÉCOR DE RÊVE


NOVEMBRE - acrylique originale & traitement informatique Richard TABBI - droits réservés

Elle émerge de la nuit comme un souffle de lucioles luminescentes
les officiels assemblés au pied du pas de tir
ne sont plus habitués à la lumière
tapis à l’angle des murs
occupés à boire leur champagne

Les siècles passent
la poussière recouvre les corps
les os régurgitent leurs dépôts de calcaire
sans un regard pour les trouées du ciel
au sommet de la fusée l’homme transpire
la lune tourne en cercles concentriques
à une allure démente
dans l’extrême lenteur du temps qui meurt

Elle émerge de la nuit en robe de satin irrisée
bardée d’électrodes et de sondes
m’éblouit de ses mouvements qui animent les objets
sa mort est programmée
loin des siens

Ma rétine rechigne
demain je me paye une nouvelle tête
cent vingt cinq ans que je me trimballe celle-là
mes pupilles déconnectées de la Machine
j’opterai bien pour le mastiff
ou le caméléon

Hier j’ai recontré un Indien de plexiglas
le dernier représentant historique
de la Nation Navajo
je file le long d’une corniche
le voyage de retour ne figure pas au programme
qu’importe, pourvu que l’Empire récolte la gloire

Mes pattes s’entremêlent
sur le parcours de ciment et de briques
il en a plus pour longtemps
si tu fais bien ton travail.

Richard TABBI - texte déposé, droits réservés - novembre 2008

samedi, novembre 01, 2008

SAINT FRANÇOIS D’ASSISE ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ


CRUCIFIXION 2, acrylique originale & traitement informatique, Richard Tabbi, droits réservés - reproduction interdite.

Saint François d’Assise est né à la fin de l’année 1181, il meurt le samedi 3 octobre 1226, est canonisé deux ans plus tard, en juillet 1228, par le pape Grégoire IX. Entretemps, l’Ordo Fratrum Minorum qu’il a fondé, a essaimé à travers l’Europe et même au-delà, avec le succès extraordinaire que l’on sait. Le problème avec François d’Assise, dès lors que l’on se penche sur sa figure, est l’écran de fumée que constituent les multiples sources tardives qui ont contribué à forger l’image d’un saint occupé à parler aux oiseaux, une sorte de hippie itinérant affairé à fustiger les riches et portant sa pauvreté comme un étendard.
En réalité, l’homme était surtout préoccupé d’obéissance - à Dieu, à la hiérarchie ecclésiastique - terme relevé à 54 reprises dans les textes attribués, directement ou indirectement, au saint. Précisons en effet qu’il existe un corpus de textes édités par les pères Desbonnets et Vorreux (Saint François d’Assise, Paris, 1968), traduits et accessibles, ayant fait l’objet d’une étude critique et présentant l’intégralité des écrits que nous a laissés saint François d’Assise, parmi lesquels, entre autres, les deux Règles, le Testament, des Lettres, des Prières et le remarquable Cantique de frère Soleil, écrit en langue vulgaire. On sait que de fortes dissensions ont vu le jour au sein de l’Ordre Franciscain après la mort de François ( et déjà de son vivant), nul n’a oublié la querelle des spirituels et des conventuels qu’Umberto Ecco a cru bon de romancer en prenant parti pour les uns contre les autres (Le nom de la rose), signe que les passions, après presque huit siècles, ne sont pas apaisées.
Bref, la vie de François d’Assise est devenue un enjeu - religieux, politique, spirituel, social - et nombre de lecteurs des Fioretti auraient été bien inspirés de remonter aux sources de la pensée franciscaine. Ils y auraient trouvé une rigueur toute empreinte de l’esprit rude des ascètes des premiers temps de l’Eglise, et une organisation qui rappelle somme toute le monachisme. Rien en tout cas de révolutionnaire, rien qui place le frère franciscain ailleurs qu’à l’intérieur de l’Eglise et de sa hiérarchie.

Concrètement, on trouve dans les Ecrits de François d’Assise de nombreux aspects qui rappellent la vie monastique. Prière et vie contemplative, associées à des exigences purement ascétiques, relèvent d’une typologie de la sainteté conforme à l’idéal traditionnel de la fuite du monde. Ainsi dans le Testament, François écrit Nous disions l’office, les clercs comme les autres clercs. Cela montre qu’au moment où il entame une rétrospective sur les premiers temps de l’Ordre, il place la prière des heures canoniales parmi les signes de vie les plus éminents de sa communauté de frères. La précision secundum alios clericos signifie simplement : selon l’usage des lieux où ils vivaient, car il existait dans l’Occident Chrétien à l’époque de nombreuses manières de célébrer l’office. Pour enfoncer le clou on pourra faire remarquer que tout le chapitre III de la Regula non bullata est consacré à l’office, preuve que cet aspect était pris au sérieux.
La Règle définitive, plus dense, offre une vision très claire de la manière dont la prière rythme la vie des frères :
Que les clercs fassent l’office divin selon l’ordo de la sainte Eglise romaine, excepté le psautier, c’est pourquoi ils pourront avoir des bréviaires. Que les laïcs disent vingt-quatre Pater noster pour matines, cinq pour laudes; pour prime, tierce, sexte et none, sept pour chacune de ces heures; pour vêpres, douze; pour complies, sept.
Le temps est donc divisé selon les heures canoniales, à l’instar de la règle de saint Benoît, ce qui rappelle précisément la vie des moines et des chanoines réguliers. Rarement souligné dans les travaux consacrés à François d’Assise, l’importance de l’office fonde pourtant quasiment la conversatio des Frères Mineurs. On retrouve cette organisation dans la Règle des ermitages :
et qu’ils disent toujours complies du jour aussitôt après le coucher du soleil; et qu’ils s’appliquent à garder le silence ; et qu’ils disent leurs heures; et qu’ils se lèvent à matines et cherchent d’abord le royaume de Dieu et sa justice. Et qu’ils disent prime à l’heure qu’il convient, et après tierce qu’ils rompent le silence. Et après cela qu’ils disent sexte et none, et qu’ils disent vêpres à l’heure qu’il convient.
Dans cet opuscule on trouve une ébauche de vie conventuelle, essentiellement caractérisée, comme on l’a vu, par la prière des heures canoniales. Mais, plus que cela, il s’agit d’une véritable charte de la vie contemplative :
Que ceux qui veulent rester religieusement dans les ermitages soient trois frères ou quatre ou plus; que deux d’entre eux en soient les mères et aient deux fils ou un au moins. Que les deux qui sont les mères mènent la vie de Marthe et que les deux fils mènent la vie de Marie; et qu’ils aient un enclos dans lequel chacun aura sa cellule ou il priera et dormira.
Basé sur l’épisode de Marthe et Marie dans l’Evangile de Luc (Luc, 10, 38-42), François définit une manière de vivre basée sur les paroles du Christ. On le sent soucieux d’élaborer une communauté vivant de manière harmonieuse, les uns se préoccupant de l’intendance (vie de Marthe), les autres s’adonnant à la vie contemplative (vie de Marie).

On perçoit donc, dès les origines de l’Ordre, une ébauche de vie conventuelle et des aspirations érémitiques qui font contrepoint à la vie itinérante habituellement retenue. Bien loin du mouvement “évangélique” qui occupe les consciences à son époque, François semble puiser incessamment aux racines du christianisme. Ainsi, si l’on regarde de plus près la manière dont François aborde l’ascétisme dans les Admonitions :
Chacun a en son pouvoir l’ennemi, c’est à dire le corps par lequel il pèche. Heureux, dès lors, le serviteur qui tiendra toujours captif cet ennemi livré en son pouvoir et se gardera sagement de lui : tant qu’il fera cela, aucun autre ennemi, visible ou invisible, ne pourra lui nuire.
On peut voir là, bien sûr, une référence à l’évangile de Mathieu (24,46) et à la parabole du serviteur heureux. Mais la fin de l’extrait fait directement référence aux Institutions Cénobitiques de Jean Cassien. Ce dernier, moine puis ermite dans les déserts d’Egypte, écrivit peu après 420 cet ouvrage destiné aux moines d’Occident. On voit donc la pluralité des influences à l’œuvre dans les écrits de François, ce qui se conçoit, mais surtout on soulignera le rattachement à la tradition ascétique du monachisme. Il s’agit de maîtriser et discipliner le corps, car d’évidence tout ce qui est refusé à la chair profite à l’âme. En ce sens, la chasteté et le jeûne sont les contraintes ascétiques primordiales que l’on retrouve dans les règles franciscaines (cf Jacques PAUL).
L’abstinence sexuelle est également un thème important, inséré dans les trois prescriptions de base au chapitre I des deux Règles : La règle et la vie de ces frères est celle-ci : vivre dans l’obéissance, dans la chasteté, et sans rien en propre. Et encore : Que tous les frères, où qu’ils soient, où qu’ils aillent se gardent du regard mauvais et de la fréquentation des femmes (...) car, dit le Seigneur “Qui regarde une femme pour la convoiter à déjà commis l’adultère avec elle dans son cœur”; et l’Apôtre : “Ignorez-vous que vos membres sont le temple de l’Esprit-Saint ?” Pour ceux qui succombent, le verdict est sans appel, toujours dans la Règle : Si l’un des frères à l’instigation du diable forniquait, qu’on le dépouille de l’habit qu’il a perdu par sa honteuse iniquité (...) qu’on le chasse complètement de notre religion.
La référence à Mathieu donne comme une coloration évangélique, les frères sont en partie destinés à aller dans le monde, ils sont plus exposés que ceux qui vivent à l’abri des tentations, cloîtrés. En définitive, François reprend le schéma ascétique en vigueur dans les monastères en l’adaptant à sa propre conversatio. Le comportement de sainteté ne peut être réduit à une dimension unique, certes, mais l’objet de ce petit texte est bien de montrer à quel point la tradition pèse sur l’inspiration franciscaine des débuts.

Richard TABBI

Ce texte est en grande partie tiré d’un travail que j’ai effectué sous le titre “Saint françois d’Assise et le comportement de sainteté”, Université d’Aix-Marseille I, ss dir J. PAUL, 1991 - droits réservés Université de Provence.
Pour le compléter, on lira avec profit : Kajetan ESSER, Origines et objectifs primitifs de l’Ordre des Frères Mineurs, Paris, 1983; Jacques PAUL, L’église et la culture en Occident, Paris, 1986; Dom Jacques DUBOIS, Les ordres monastiques, Paris, 1985; Thaddée MATURA, Le projet évangélique de François d’Assise aujourd’hui, Paris, 1977.

dimanche, mai 11, 2008

CORMAC MAC CARTHY : LA ROUTE


Christophe Ono-Dit-Biot chroniquant dans une émission littéraire le dernier livre d’Anna Gavalda disait ne pas avoir aimé ce livre. Déployant une argumentation proche du zéro absolu, titillé par ses petits camarades chroniqueurs (l’émission en question se déroule dans une péniche, le présentateur apporte beaucoup de soin à sa chevelure, nonobstant il LIT les livres de ses invités et ses questions planent à des hauteurs vertigineuses si l’on prend pour référence le ras du sol que constituent les interviews de Guillaume D., d’Elizabeth T. ou autre Bernard P. dans un autre siècle), Christophe ODB finit par sortir l’artillerie lourde : “lire un livre, ça dépend du lieu, du moment...” Or, ce pauvre Christophe - chroniqueur littéraire à ELLE par ailleurs, rappelons-le - avoua qu’il avait lu le dernier opus d’Anna Gavalda devant un feu de cheminée, en compagnie d’amis et de quelques bonnes bouteilles de bon vin. Voilà qui s’appelle prendre son travail au sérieux ! Que l’on m’explique comment il est possible de lire SÉRIEUSEMENT dans ces conditions. Que l’on m’explique dans quelle mesure le savamment mal rasé chroniqueur - à moins qu’il ne dispose de capacité dont vous et moi, simples mortels, sommes dépourvus - est capable d’apprécier un livre d’une telle épaisseur (rappelons que le dernier livre d’Anna Gavalda est un pavé qui tranche d’ailleurs avec ses précédents ouvrages épais comme du papier à cigarette et écrits en corps 14, peut-être pour les malvoyants ?) ?
Bref, pour aller à l’essentiel, Christophe ODB finit par expliquer que, voyez-vous, dans un tel contexte, si PEACEFUL, il lui a été difficile d’entrer dans un roman si sombre, si déprimant, si INCONFORTABLE. Le propos ici n’est pas de défendre le livre d’Anna Gavalda, qui n’en a pas besoin, mais bien de pointer l’inconséquence d’un chroniqueur qui est un peu le Jean-Pierre Pernaut de la critique littéraire. Christophe, assis devant sa cheminée, une couverture sur les jambres, un verre de pinard en pogne, auteurs, ne le réveillez pas, servez-lui des amuse-gueule ensoleillés, des trucs qui ne lui demandent pas trop d’efforts, éditeurs, envoyez-lui des rééditions, des textes éprouvés dont il suffit de dire trois mots pompés ici ou là régurgités d’un air entendu. Christophe, mon ami, somnole gentiment entre les pages mode de Elle et ton miroir, mais surtout, SURTOUT, n’ouvre pas le dernier livre de Cormac Mac Carthy, ta vie pourrait se transformer en une longue succession de cauchemars et de cacas nerveux.

“Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant...”
Le ton, la couleur, sont donnés d’entrée. Ce sera comme une longue phrase qui n’en finit pas dont les points ne constituent pas des bornes mais des trous noirs qui aspirent et renvoient inlassablement vers la suite jusqu’à la fin - car c’est un livre qu’on lit d’une traite, un livre qu’on ne peut lâcher, qui vous happe -. Ce sera gris, parce que la cendre recouvre désormais le monde, parce que le temps des couleurs est révolu, parce que l’on est engagé dans un long tunnel blafard et que l’on peine à respirer. Une homme pousse un caddie de supermarché sur une route. À ses côtés un enfant - son fils-. Dans le caddie il y a tous leurs biens, tout ce qu’ils ont pu sauver, grappiller, trouver dans les ruines des cités des hommes désormais désertes. L’homme a adapté sur le caddie un rétroviseur de moto, afin de voir ceux qui peuvent arriver derrière eux. Car des êtres humains, il en reste, peu, certes, mais il en reste. Certains sont inoffensifs, comme ce vieil homme à qui l’enfant insistera pour donner un peu de nourriture. L’enfant, pas encore au fait du STRUGGLE FOR LIFE qui règne désormais sans partage. D’autres hommes se sont ADAPTÉS à la situation nouvelle, en sont revenus aux basiques de l’espèce : TUER OU ÊTRE TUÉ, MANGER OU ÊTRE MANGÉ. Dans ce monde le cannibalisme est un mode de survie, des tribus se constituent, les guerriers tatoués arborent leurs trophées, crânes peints et femelles, ils constituent des réserves de chair, corps sales et nus entassés dans des caves puantes, tomber sur l’une de ces caches, c’est risquer sa vie, c’est risquer d’être soi-même une part de cheptel.
L’homme et l’enfant marchent vers le Sud, parce que l’hiver approche, parce que le froid les tuera aussi sûrement que les humains affamés, parce que la mer reste un mirage dans ce désert de cendres. Le voyage est interminable, par endroits le bitume fond, ailleurs les montagnes soufflent leur blizzard, parfois une bicoque abandonnée livre un trésor, un abri souterrain oublié, nourriture, eau, COCA-COLA, sans qu’il soit possible de s’arrêter longtemps, parce que l’on est soi-même gibier, et que l’enfant est une proie de choix. Alors il faut repartir, pousser le caddie, jusqu’au bout de la route, jusqu’au bout de la Vie, en attendant la Mort.

Cormac Mac Carthy a reçu le Prix Pulitzer pour ce livre, soit la plus haute distinction littéraire outre-atlantique. Ce prix couronne aussi un écrivain hors du commun qui a aligné les chefs-d’œuvre, depuis SUTTREE, en passant par DE SI JOLI CHEVAUX, MERIDIEN DE SANG etc. NON, CE PAYS N’EST PAS POUR LE VIEIL HOMME a été porté récemment à l’écran par les frères Cohen.

Cormac Mac Carthy, LA ROUTE, traduit de l’américain par François Hirsch, éditions de l’Olivier, 2008.

RF TABBI -droits réservés-

lundi, mars 31, 2008

PAUL AUSTER : LA NUIT DE L'ORACLE


Je n’avais plus lu Paul Auster depuis une éternité. Pourtant, à une époque, j’avais dévoré à la suite Mr Vertigo, Moon Palace (sans doute mon préféré), la Trilogie New Yorkaise, Leviathan... livres que je ne saurai trop conseiller, tant Auster a une manière de vous faire entrer dans un univers qui lui est propre et de vous emmener, y compris aux lisières du fantastique, comme pour Mr Vertigo, livre incroyable s’il en est.
Voilà quelques jours j’ai trouvé sous mon oreiller un paquet cadeau. Je me suis tourné vers ma femme, qui souriait, d’un air de conspiratrice. “C’est pour toi” m’a-t-elle dit. Il n’y avait pas de raison particulière à ce cadeau, en écrivant ceci je repense à un poème récent, dont je vous livre un mince extrait : “(...) c’est dire / que ma femme / doit porter des ailes / planquées / à l’intérieur / de ses omoplates / un ange / en mission secrète / sur la terre / qui consacre / une part / de son éternité / à un type / qui ne trouve pas / le temps / de se couper / les ongles / des pieds”. Bref, j’ai donc ouvert le paquet - qui était fait d’un beau papier bleu - et j’y ai trouvé LA NUIT DE L’ORACLE, de Paul Auster.
Il y a des livres que l’on aimerait avoir écrits, ils ne sont pas si nombreux, pour ma part “La nuit de l’oracle” en fait partie. Sidney Orr est écrivain, vit à Brooklyn, et se remet difficilement d’un grave accident de santé. Encore faible, il entre par hasard dans une papeterie tenue par un étrange Chinois (Mr Chang, ça ne s’invente pas) qui lui vend un non moins étrange cahier portugais bleu. Orr n’a plus écrit depuis de longs mois, il est convalescent, sujet à des saignements de nez fréquents, pour tout dire il revient d’entre les morts, un miraculé, pas encore tout à fait vivant. Lorsqu’il rentre chez lui il est littéralement absorbé par le cahier. Repensant à une idée de roman suggérée par l’un de ses amis écrivains (John Trause) (l’histoire d’un homme qui échappe à la mort et qui décide de reprendre sa vie à zéro en disparaissant, anecdote tirée d’un roman de Dashiel Hammett), Orr se met au travail et l’histoire naît sous ses doigts avec une facilité déconcertante.
Alors commence, pour nous lecteurs, le roman dans le roman. L’homme imaginé par Orr s’appelle Bowen, il échappe de peu à la mort lorsqu’une gargouille s’écrase à quelques centimètres de lui. Il prend alors la décision de reprendre la vie qui a failli lui être retirée. Il abandonne sa femme, son travail (il est éditeur) et prend l’avion pour Nulle Part, soit Kansas City. Il a emporté avec lui un manuscrit inédit écrit par Sylvia Maxwell au début du XXeme siècle, un auteur d’importance. Le manuscrit s’appelle “La nuit de l’oracle”. Bowen a rencontré la petite-fille de Maxwell, Rosa, il en est tombé amoureux. Arrivé à Kansas City il cherche à la joindre par tous les moyens. Mais les événements sont contre lui, sa femme, Eva, a fait annuler toutes ses cartes de crédit, il en est réduit à demander de l’aide au chauffeur de taxi qui l’a ramené de l’aéroport. C’est un noir corpulent qui habite dans un des quartiers déshérités de la ville. Et qui lui révèle qu’il dirige le Centre de Préservation Historique. Soit un souterrain dans lequel sont entreposés tous les annuaires téléphoniques, de tous les pays, de toutes les époques. “Cette pièce contient le monde, lui dit le Noir qui dit s’appeler Ed Victory, ou du moins une partie. Les noms des vivants et des morts...” Victory a libéré Dachau. avec son unité. C’est après cette vision de l’horreur absolue qu’il a conçu son projet, “c’était la fin de l’humanité, monsieur Belles Pompes. Dieu a détourné de nous son regard et il a abandonné le monde à jamais.”
Bowen devient l’employé de Victory et, tandis que sa femme le cherche, il classe et range des milliers d’annuaires sous la terre. Il a lu le manuscrit de Sylvia Maxwell et n’a de cesse de relire “La nuit de l’oracle” dès qu’il a un peu de répit. S’engage alors un troisième récit dans cette mise en abîme perpétuelle : Lemuel Flagg est un lieutenant anglais aveuglé par l’explosion d’un mortier lors de la Première Guerre Mondiale. La cécité lui donne un don de prophétie, il entre en transe et les images du futur l’investissent. Ses prophéties vont faire sa renommée, mais aussi son malheur puisqu’il a la vision de l’adultère que commettra sa future femme deux ans après leur mariage. A ce moment, sa future épouse est complètement innocente, inconsciente de l’acte qu’elle commettra dans l’avenir. Situation inextricable pour Flagg qui se suicide.
Sidney Orr est amoureux fou de sa femme, Grace. Sa propre vie trouve de curieuses résonances dans ce qu’il écrit, Grace rêve d’un lieu qui ressemble au Centre de Préservation Historique sans être au courant du projet littéraire de son mari. Comme celui de Bowen avant qu’il n’implose, le couple d’Orr vacille, sa femme a un comportement suspect et finit par disparaître comme Bowen a disparu. Chang entraîne Orr dans une beuverie qui se termine dans un bordel. Une Noire splendide lui fait une fellation. Le pouvoir du cahier bleu apparaît comme étant sans limite. Un pouvoir diabolique capable de faire sombrer lentement celui qui s’y soumet. Paul Auster est un immense écrivain, “La nuit de l’oracle sans doute un de ses meilleurs livres.

RF TABBI - droits réservés -

Paul AUSTER, “La nuit de l’oracle”, Actes Sud 2004, traduction de Christine Le Boeuf.

jeudi, mars 06, 2008

MILLION DOLLAR BABY, F.X. TOOLE


Il y a des livres qui suintent la sueur. Je pense à ceux de John Fante, par exemple, dont on sent qu’ils sortent des tripes, dont on sent qu’il sont la voix de ceux dont les mots sont rarement couchés sur les pages d’un roman. Ils livrent une vérité brute imprégnée de sang, d’odeurs, une littérature populaire au sens noble du terme. Qui peut mieux que Fante parler des conserveries de poisson de Los Angeles, dans lesquelles il a travaillé lorsqu’il était sans un ? Qui mieux que Charles Bukowski peut parler des quartiers de bœufs qu’il lui fallait se trimballer lorsqu’il prenait les boulots qui se présentaient à lui, parce que c’était une question de SURVIE ? C’est là une conception de la littérature bien évidemment incompréhensible aux ectoplasmes germanopratins dont le nom est gravé sur les verres du café de Flore. Alors, disons le tout net aux amateurs de Zeller, de Rey et autres, n’ouvrez pas ce livre, vous risqueriez de finir asphyxiés, laminés, KO...
F.X. TOOLE est le pseudonyme de JERRY BOYD (1930-2002), entraîneur de boxe, son livre a été salué par James Ellroy, rien de moins, grand amateur de boxe devant l’éternel. Sans doute faut-il vivre avant d’être écrivain, ce qu’a fait Boyd. Le résultat est colossal. Chacune des six nouvelles est un modèle du genre, essayez de tenir dix pages sur un combat de boxe, du premier au douzième round (“Combattre à Philly”). Vous êtes là, sur le ring, à prendre des directs en pleine tête, chaque mot vous défonce l’estomac, chaque virgule vous rentre dans les côtes. Vous êtes loin du pays où les écrivains détaillent les contours de leur nombril, et c’est délicieux. Bien sûr, la nouvelle éponyme, l’histoire de Margaret Mary Fitzgerald, adaptée au cinéma par Clint Eastwood, vous tirera des larmes. La tragédie rôde autour du ring, comme à chaque fois que les hommes - et les femmes - mettent leur vie en danger.
Mais Boyd est un vieux briscard qui a suffisamment fréquenté l’espèce humaine pour avoir les yeux en face des trous. “Traces de cordes” est un exact résumé du merdier multiethnique qui agite Los Angeles. Loin des rêves de nos belles âmes, les tensions sont vives, bien réelles, blancs, noirs, hispaniques, cohabitent difficilement, et la valeur humaine est sans aucune corrélation avec la couleur de peau. À ce propos, le portrait d’Air Jordan est saisissant, une belle ordure, archétype du gangsta raper, petit néofasciste faisant régner la terreur, ne supportant pas que d’autres, partageant la même couleur de peau, puissent s’en sortir. Pas facile d’être Noir aux États-Unis. Mais essayez d’être irlandais dans certains quartiers de Los Angeles, pour voir. La boxe, comme le roman noir, est un exact miroir de la société des hommes. Boyd et Ellroy l’ont compris.

Richard F. Tabbi
-droits réservés-

F.X. TOOLE, Million Dollar Baby, traduit de l’anglais par Bernard Cohen, Albin Michel, 2002

mercredi, mars 05, 2008

LE CORBEAU BLANC, d'ANDRZEJ STASIUK : l'Est, j'y reviens toujours...


Andrzej Stasiuk, né en 1960, appartient à une nouvelle génération d’écrivains polonais, pour partie héritiers d’auteurs essentiels tels Tadeusz Konwicki (né, lui, en 1926). L’absurdité glaçante du monde de Konwicki enseveli sous la chappe de plomb du totalitarisme communiste a enfanté des fantômes qui continuent de hanter la Pologne après la chute du rideau de fer.
On retrouve dans Le Corbeau blanc cinq trentenaires aux prises avec les années 90. Années de passage, livre de passage, ouverture des frontières imminente, le livre, justement, se situe à la frontière Sud de la Pologne, dans les montagnes, le froid, la neige, l’attente. Le prétexte : aucun. Une expédition absurde menée par cinq types fatigués de boire et de fumer au bout de la nuit à l’ombre du palais des peuples, dans cette Varsovie qui cloue les rêves des jeunes hommes. Il faudra résister, devenir maquisards. Résister à qui ? À quoi ? Wasyl Bandurko n’a pas la réponse, pas plus que Le Petit, Le Jars, Kostek ou le Narrateur.
L’absurdité qui est à l’origine de l’expédition en devient le nœud : le meurtre d’un garde-frontière, sans raison, parce qu’il neige, qu’il fait froid, parce ce qu’il faut RÉSISTER. Fuir, se planquer, les longues heures d’inactivité dans l’air glacial sont autant de moments où la mémoire ressurgit, car lorsque le présent s’effondre dans le non-sens, que reste-t-il sinon la mémoire ? Le Narrateur recompose ainsi les pièces du puzzle, l’origine du petit groupe, l’école primaire, Wazyl, le riche, dont la mère est membre du parti, Wasyl l’homosexuel, d’abord rejeté, brimé, puis devenu le “chef”, les autres, Le Jars, Le Petit, les premiers émois sexuels, les premières putains, les premières cuites, les maladies vénériennes, les cuites à n’en plus finir, l’absence d’espoir, les journées brûlées à fumer des “popularne”, l’entrée dans le monde du travail, le mariage, tout ce qui les a menés là, dans ces montagnes, à s’ennivrer une dernière fois dans une fuite éperdue vers une frontière qui n’est autre que celle de la mort.

Richard F. Tabbi - droits réservés

Andrzej Stasiuk, Le corbeau blanc, traduit du polonais par Agnieszka Zuk & Laurent Alaux, éditions Noir sur Blanc, Lausanne, 2007.

mercredi, octobre 24, 2007

PHILIP K. DICK ULTRAVIVANT


Tout le monde connaît les adaptations plus ou moins réussies des romans de Philip K. Dick, Blade Runner, Minority Report, Total recall. On ne saurait que trop conseiller de se plonger sans modération dans une œuvre foisonnante, certes, inégale, parfois, mais toujours déstabilisante, prophétique et profondément humaine. “Ubik”, “Substance Mort”, “Le maître du Haut-Château”, “Le Dieu venu du Centaure”, “L’invasion divine”, autant de chef-d’œuvres qui vous feront regarder le monde qui vous entoure d’un autre œil.
Qu’est-ce qui est réel dans ce que Je perçois ? Notre cerveau est une entitée abreuvée d’informations par nos sens mais existe-t-il une interface susceptible de se glisser entre eux ? Est-il possible de contrôler, de modifier le flux informationnel qui va de l’un à l’autre ? En ce cas, quelle est la véritable nature de la RÉALITÉ ? Le cerveau de Philip K. Dick aurait dû durer cent mille ans - dixit l’un de ses éditeurs - et Dieu sait ce qu’il aurait été capable de produire dans son “anticipation psychologique du futur” (cf l’excellent documentaire de Thomas Cazals, “Adickted”).
“Glissement de temps sur Mars” est un roman “dickien” typique. Jack Bohlen est réparateur sur Mars, planète aride récemment colonisée par les Terriens en manque d’espace. L’espèce autochtone - les Bleeks à la peau noire, en fait une branche de l’humanité - est quasiment réduite en esclavage, ou condamnée à errer dans le désert martien. Bohlen souffre de schizophrénie, comme de nombreux humains, maladie de l’incommunicabilité générée par les structures mêmes de la société terrienne reproduite sur Mars. Il va être amené à construire une machine à communiquer avec les autistes, en l’occurence un jeune garçon, Manfred Steiner, qui a la capacité de lire l’avenir, et que l’employeur de Bohlen veut contrôler pour de sombres raisons spéculatives.
Le génie de Dick consiste à vous faire entrer dans les cerveaux de Bohlen et de Manfred. Manfred qui voit ses interlocuteurs tels qu’ils seront lorsque la mort les aura RONGÉS, des amas de tissus en décomposition, des organes en déréliction, il se voit lui-même à la fin de sa vie, homme-machine, “assemblage de pompes, de tuyaux, de cadrans; toute une machinerie cliquetante qui déployait une activité continuelle” et revient dans le passé voir sa mère horrifiée par cette CHOSE qui l’appelle MAMAN.
Quant à Bohlen le contact avec le jeune garçon ravive sa schizophrénie et il perd complètement la notion du TEMPS. Dick revient plusieurs fois sur la même scène, variant les points de vue, scannant à chaque fois avec acuité les cerveaux de ses personnages. Au final, vous ne verrez plus jamais les gens qui vous entourent de la même manière et vous vous défierez des informations que vous procurent vos sens. Et vous aurez sans doute raison.

Philip K. Dick, “Glissement de temps sur Mars”, Robert Laffont, 1981. Titre original : “Martian time-slip” (1964)

Richard F. Tabbi - droits réservés.

DJIAN, TOUJOURS.


Que dire sinon que j’ai encore une fois reçu une leçon d’écriture en lisant Philippe Djian ?
“Impuretés” est paru en 2005, c’est du grand Philippe Djian, du très grand. Au centre de ce roman, Evy, jeune garçon de quinze ans, vivant dans un environnement privilégié. Un père écrivain. Une mère actrice. Un quartier résidentiel, de grandes villas avec des piscines, des salles de remise en forme, des fêtes, de l’argent, rien qu’apparemment on ne puisse se refuser. Oui mais. La sœur d’Evy est morte noyée dans des circonstances mystérieuses. Le père d’Evy est un ancien junkie qui a foutu sa carrière d’écrivain en l’air. Sa mère n’hésite pas à coucher avec un producteur pour relancer sa carrière. L’impureté, partout autour de lui, cerne Evy. Par conséquent, la pureté ce serait peut-être d’aimer sans polluer cette relation avec le sexe, le physique, la sueur, les odeurs, l’hormonal. La pureté, ce serait aimer la meilleure amie de sa sœur défunte sans la pénétrer, en lui fournissant la poudre qui selon lui la maintient en-dehors du monde des adultes, dans ce paradis diaphane qu’Evy tente de tenir à bouts de bras.
Chronique de l’errance d’une adolescence déboussolée, souffrance terrifiante et muette des enfants à qui les adultes ne font pas de cadeau, englués dans leur irresponsabilité, soumis aux tentations imposées par leurs egos, enchaînés à une déconcertante facilité qui entraîne ce monde dans un tourbillon qui ne peut finir qu’au fond d’un gouffre.
Un livre d’une incroyable beauté, inondé d’une lumière aveuglante qui rend les choses et les gens flous jusqu’à la dissolution.

RICHARD F. TABBI - DROITS RÉSERVÉS.

Philippe Djian, Impuretés, Gallimard, 2005

samedi, octobre 20, 2007

BENACQUISTA, JONQUET, MANCHETTE : BACK IN BLACK


Rentrée littéraire ? Bof, restons dans l’apériodique, l’inactuel, l’a-commercial, l’hommage, pourquoi pas ?
D’abord Tonino Benacquista que je n’avais jamais lu. Tonino Benacquista est une référence du roman noir, adapté à plusieurs reprises au cinéma avec plus ou moins de bonheur (“Les morsures de l’aube”, “l’Outremangeur”), scénariste et ami de Bertrand Blier (“Sur mes lèvres” et “De battre mon cœur s’est arrêté”, deux films extraordinaires pour le coup). La collection Folio Policier a eu la bonne idée de publier ses quatre premiers romans noirs dans un recueil. “La maldonne des sleepings” (Gallimard, 1989), “Les morsures de l’aube” (Rivages, 1992), “Trois carrés rouges sur fond noir” (Gallimard, 1990), “La commedia des ratés” (Gallimard, 1991). Quatre romans, quatre petits chef-d’œuvre, Benacquista a le don de la narration, ouvrez un de ses bouquins et vous ne pourrez plus vous arrêter. Prenez “La maldonne des sleepings”. Un huis-clos dans le Paris-Venise, les quelques heures que durent l’aller-retour, rien d’épique, et pourtant. Benacquista s’est servi à la perfection de sa propre expérience pour bâtir un roman qui tient avant tout par le style. Ils ne sont pas nombreux dans ce cas, Céline disait qu’il n’avait rien à faire des histoires, qu’il y en avait plein les journaux, et Benacquista a retenu la leçon. Le lecteur est suspendu à son Verbe. Dans “Les Morsures de l’aube”, qu’y-a-t-il de remarquable ? Le personnage d’Antoine, parasite mondain ? Les vrai-faux vampires Jordan et Violaine ? L’univers de la nuit et ses videurs, ses petites frappes ? Non, ce qui est remarquable, c’est la manière dont Tonino Benacquista vous embarque, la manière avec laquelle il arrive à vous faire oublier que vous lisez. Dans “Trois carrés rouges” etc. vous vous piquerez de billard et de peinture contemporaine même si ça n’est pas votre tasse de thé. Parce que ce diable de Benacquista n’a pas son pareil pour construire un univers et vous y entraîner. Et que dire de la virée au cœur de l’Italie de “La Commedia des ratés” ?
Fiez-vous au jugement d’un rital, un type qui est capable d’insérer de cette manière la recette des pâtes all’arrabiata dans un livre n’est pas n’importe qui. Décidément le lycée Romain-Rolland d’Ivry sur Seine a produit de sacrés cracks.

Tonino Benacquista, quatre romans noirs, Gallimard, 2004, coll. Folio policier.


Restons dans le Noir avec “Mygale” de Thierry Jonquet.
L’un des livres les plus effrayants qu’il m’ait été donné de lire. Un puzzle abyssal qui se met en place de manière implacable, un livre court, mais d’une densité irréelle où se mêlent sadomasochisme, transsexualité et vengeance. Un livre venimeux, déstabilisant pour le lecteur qui s’ordonne autour de quelques éléments, une femme recluse, un chirurgien plasticien, un gangster en cavale, et qui multiplie les voix, les points de vue jusqu’au vertige. Qui est cet être capturé comme un animal et traité comme tel au fond d’un cage par “Mygale” ? Mygale qui lui apporte sa nourriture dans une gamelle pour chien, qui le tient attaché, qui le laisse uriner, déféquer, littéralement pourrir dans cet espace clos.
Séquestration. Destruction de la personnalité, de son essence physique. Terrifiant.

Thierry Jonquet, Mygale, Série Noire, 1984


Dans la galaxie du Noir comment ne pas rendre hommage à Jean-Patrick Manchette, qui me fut chaudement recommandé à l’époque où je vivais au Havre, ville éminemment littéraire, théâtre idéal de cette littérature en contrepoint du jour qui hante la Série Noire.
“Fatale” est aussi un court roman d’une densité stupéfiante. Bléville, ville imaginaire, image de la france des années soixante-dix, avec ses notables, notaires, industriels, médecins, ses exclus(un noble déclassé considéré comme fou, bien que profondément lucide sur la pourriture qui ronge l’os du pouvoir et de l’argent - tiens, tiens) et cette étrange tueuse, qui débarque, décidée à “les faire payer”.
Manchette était un géant, l’héritier français de Hammett et Chandler, et personnellement je me fiche de la sauce révolutionnaire qui imprègne ses livres. L’important, à mon sens, n’est pas là. Encore une fois c’est la littérature qui gagne, et, finalement, la lecture marxisante et moraliste de l’intrigue - faire payer ces salauds de riches pour leurs magouilles, leur vie dissolue - est un peu simpliste. Dommage parce que l’écriture est à la hauteur et que ce livre reste suspendu dans une intemporalité qui n’a d’égale que la noirceur des personnages mis en scène. On se fout bien du pourquoi Aimée - la tueuse - agit, mais on s’intéresse prodigieusement au comment.
L’art gagnerait parfois à plus d’humilité, à ne pas se fourvoyer dans le mélange des genres. Cela étant posé, retirez la gangue bien-pensante qui enserre une bonne partie de la production contemporaine et il ne vous restera rien entre les mains. Chez Manchette, c’est un joyau pur, aveuglant, qui subsiste. Et “bien-pensant” ne fait pas partie de son vocabulaire.

Jean-Patrick Manchette, Série Noire, 1977.

Richard F. Tabbi - droits réservés.

mardi, juin 26, 2007

NOTES DE LECTURE : AMERICAN DEATH TRIP DE JAMES ELLROY


Pete Bondurant est de retour. Bonne nouvelle. Tout comme Ward Littell. Le cœur des années 60 aux USA. Le dernier voyage de Kennedy à Dallas. Tous ces mecs en cheville avec la mafia, le FBI, le klu klu klan. De Las Vegas au Viet Nam. Où l’on croise le puissant J. Edgar Hoover, le “comte drac” Howard Hughes, Rock Hudson pour l’envers de la camera, l’immense et rousse et belle Barb, épouse du Grand Pete, mauvaise chanteuse, camée depuis qu’elle a compris ce qui s’était passé à Dallas, depuis qu’elle a compris ce qu’était le bourbier vietnamien, boucherie & narcotrafik.
AMERICAN DEATH TRIP est le second volet de la trilogie UNDERWORLD USA d’Ellroy, la suite d’AMERICAN TABLOÏD. La CAUSA CUBANA a toujours partie liée avec la CAUSA NOSTRA, les micros sont toujours planqués dans les chambres d’hôtel pour espionner les frasques sexuelles de Martin Luther King ou les aventures homosexuelles d’acteurs en vue. De quoi nourrir les pires pages de “L’indiscret”, de quoi donner à Hoover, chef redouté du FBI, de quoi tirer sur les laisses qu’il s’ingénie à passer autour des cous, de quoi attirer les mouches dans sa toile d’araignée. Bienvenue dans les égoûts étatsuniens, vaste réseau, bienvenue dans le royaume des rats, crocs, griffes & queues démesurées. La politique, putes, macs tantouzes. La politique, casinos, hôtel, compagnies de taxis. La politique, came, came, came. Transit Saïgon-LA par avion militaire, tout le monde en croooooooque. Hoover contrôle le klan, Hoover tente de contrôler les militants pour les droits civiques, Hoover voue une haine inextinguible à Bobby Kennedy. Pete perd le contrôle de la came, Pete passe ses nerfs sur les FIDELISTOS, expéditions maritimes, livraisons d’armes, scalps accrochés au bateau, rêve de Reconquista, pour la CAUSA, pour la CAUSA NOSTRA. Pete est secondé par Wayne Tedrow, Wayne dont la femme a été violée et éviscérée par un Noir, Wayne qui a passé sa vie à s’opposer à son père, raciste convainku, Grand Financeur du Klan, Wayne transformé en fantôme, Wayne qui voit désormais en chaque Noir l’assassin de sa femme. Amerika, Amerika, le Grand Merdier, 951 pages sans reprendre haleine. Un bouquin qui fera référence dans 200 ans.

Richard F. Tabbi

James ELLROY, American Death Trip, 2001, Rivages / Noir, trad. JP Gratias

lundi, juin 25, 2007

INTERVIEW DE RICHARD F.TABBI DANS LE NUMÉRO 66 DES "IMPRESCRIPTIBLES"


RICHARD F. TABBI : UN ÉCRIVAIN EN ENFER
interview par JC Dennis (extrait)
numéro 66 de la revue LES IMPRESCRIPTIBLES - été 2007

JC DENNIS : Richard F. Tabbi, pourquoi ce “F”, pourquoi Richard “F” Tabbi ? Pour vous la jouer AMÉRICANO comme Francis S. Fitzgerald, Philip K. Dick, Jerome D. Salinger ? Ou français pro-américain comme Maurice G. Dantec ? Ça sent pas un peu la frime, ça ?

RICHARD F. TABBI : Ouais, j’aurais pu choisir Richard “juste” Tabbi comme Richard Brautigan ou Jim Harrison, notez. Quant à Maurice “Georges” Dantec, je crois qu’il porte les stigmates de l’engagement communiste de ses parents. Pour ma part ce “F” est le seul lien que j’aie jamais eu avec feu mon grand-père, Francesco, un sicilien qui comme tant d’autres a quitté son île après la guerre pour venir travailler en France. Il est mort trop tôt, je ne l’ai pour ainsi dire pas connu. Et j’ai reçu son prénom sur les fonds baptismaux. Bref, pour un mec comme moi qui écrit des livres, fils de peintre en bâtiment, petit-fils d’immigré qui a sué sang et eau sur le chantier de reconstruction de la gare Saint-Charles à Marseille, c’est une manière de ne pas oublier d’où je viens. Une manière de rendre hommage à ceux qui ont travaillé de leurs mains (soit mon grand-père et mon père) pour faire de moi ce que je suis. Contrairement à ce que disent certains l’immigration n’est pas une “chance pour la France”, ni une malchance, d’ailleurs, c’est juste un fait géographico-économique. Qui porte avec lui des histoires d’hommes, de femmes, de chair, de sang. Des histoires intimes.
Voilà une photo de mon grand-père, prise dans les années 30 vraisemblablement. C’est le premier en partant de la gauche. Regardez. Regardez bien. Et vous parlez de “frime” ?

-reproduction des textes & photos interdits-

ÉGLISE, TERRE D'ASILE


Église, terre d’asile. Jane Vagin d'Enfer tassée dans le canapé, sa tête posée sur le contenu d'un cendrier renversé. Enfermé avec ma trouille, à perdre connaissance et à me réveiller comme on échappe à la noyade. Cheveux. Cendres. Pas de respiration perceptible. Je scanne le plafond. Pas de messe ce jour-là, Dieu déserte les campagnes au rythme de l’exode rural, j’étais seul, seul avec Le Crucifié, seul avec les images de ces femmes crucifiées, seul avec les obsessions de Vic La Vey. Les pales du ventilateur. Je m'efforce de suivre jusqu'à ce que la nausée m'oblige à fermer les yeux. Les tueurs. Planqué dans le confessionnal. Fausse alerte aux touristes scandinaves. Je laisse retomber mon corps sur la moquette. Allongé, ma colonne vertébrale frottant contre le ciment dur. Moquette fine, bon marché. Les montagnes ont leurs secrets. Forêts, éboulements de pierre calcaire, chêne-liège. Armoise, chevreuils dans le disque d’or de la lune. Je les observais au travers des interstices du bois. Appartement pourri. Quartier pourri. Ne plus sortir. Sauf lorsque je suis équipé. Un type m'a proposé un Derringer, j'y pense, réunir la somme, faudrait... Une famille salement brûlée par le soleil. Jane, du mouvement de son côté, toujours vivante malgré la surdose, je remarque, elle a vomi. Par terre, au pied du canapé. Je décarre en rampant, elle a laissé son sac sur la table de la cuisine, je l'aperçois, un sac de toile crasseuse, me mettre debout. Le faire. Sa mère abusait de la graisse de renne avec un cul qui aurait pu loger un tank Sherman, au contraire de sa sœur aînée qui avait tout pour jouer les premiers rôles au cinéma, excepté la crème solaire adéquate. Je pouvais sentir son odeur, mélange de transpiration juvénile et d’eau de toilette, quelque chose qui me ranima, me donna du cœur au ventre. Remember la maison posée sur le polder, nos corps humides, le ciel à perte de vue.
La bagnole enfile les rues, réverbères, au volant Le Rétamé crache ses poumons, crache et crache. La musique dans la turne, genre funky-flip, me vrille, changer de station, le bouton je le tourne. Friture. Pub. Jingles. Voix-réverb. Les trottoirs sont rose-fluo, hey je dis au Rétamé, les trottoirs... Commentaires gutturaux en norvégien, suédois ou danois, je sombrai de nouveau, chouette effraie, fantôme livide dans la lueur des phares. Route déserte. Laisse ma tête retomber vers l'arrière, demi-sourire-commissure, elle me dit tu baves. Ta gueule bébé, je dis. Le Rétamé, je comprends pas ce qu'il raconte, je comprends pas. Je me redresse à cause de ces trucs collés au pare-brise. Autocollants. KMFDM dans l’habitacle, trop fort, trop, le truc, Hau rauck, une tuerie, ah ah ah... Pourquoi tu te marres elle me demande, peux pas tourner la tête, elle, à l’arrière, tête un maousse, fleurs de colombienne, poudre, je reconnais, la connais, la Jane... Lorsque je m’éveillai la nuit s’étendait au-delà des vitraux et l’envie de pisser me tenaillait la vessie. Le Rétamé gare la bagnole, je sens, blaaam, putain, le cardan, je pense, le cardan, sais pas pourquoi, sa portière claque, il est dehors, ouvre la mienne, pas de temps mort, hé les mecs, respirer... cinq minutes. Je me glisse sur le parking, plaqué contre le mur de l’église, observant les alentours. L’air froid de la nuit, sa tronche posée face, sa putain d’haleine mortuaire, hey bouge, bouge, il me dit. Derrière, l’autre, défoncée, hurle, en appelle aux morts-vivants de Brooklyn... Rien ne bougeait, seule une chouette ululait dans le lointain. Je pissai, mon épaule me faisait mal, des blocs de fonte appuyaient sur ma tête. J’aspergeai mes converses, jurai, et retournai me planquer dans l’église, terre d’asile. Le Rétamé m’extirpe, suis sous tremblements, peux pas marcher, peux pas, t’endors pas, T’ENDORS PAS, il me dit, on avance, la ruelle infecte, des sacs d’ordures, après nous Jane cavale, kickboxe les murs, qu’ils viennent, elle gueule, QU’ILS VIENNENT, que ça finisse vite, vite, moi je dis. Les cauchemars revinrent, des démons masqués emmenaient Youna (souterrain éclairé par des torches), la déposaient sur un autel drapé de noir, Malzieu en Grande Prêtresse Luciférienne levait un couteau en parlant à l’envers.
Le comptoir est noir de désaxés et les tables sont envahies par la meute, Le Rétamé, sa carrure, sa carrure qui me plaque au comptoir, Jane qui se cogne, la musique dans ma tronche, FORT, ACID-TRASH, relents pornos de femelles-matrices, j’en peux plus je dis au rétamé, j’en peux plus... Plus une bulle d’air dans les poumons, transpiration, muscle cardiaque au taquet, goût de pourriture dans la bouche. Le mec agite ses ailes de créature, le Rétamé répète et répète, merde comprends pas, ah, ouais, pas soif, non, la Créature décolle, je suis scotché, hey Jane, Jane, t’as vu le mec, le... T’en fais pas, t’en fais pas, c’est OK, c’est le Rétamé qui le dit, Jane se fait refaire dans les gogues, c’est OK, il plisse ses yeux, bois du whiskey, le plafond descend sur les enfants de la nuit, hey, je vais lâcher, je dis au Rétamé, HEY !!! Comme ça jusqu’à l’aube, dans l’espace noir des sortilèges chamaniques. Là, sur cette terre consacrée.

Richard F. Tabbi, Aix-en-Provence, juin 2007
texte déposé - reproduction interdite
Publié dans le numéro 34 de la revue TWICE (octobre 2007)

mardi, mai 29, 2007

LES SOIRÉES DE COLT COBRA

Un texte qui, comme "AU FOND DES EAUX", fera partie du recueil que je prépare avec Pat JOUANNEAU. Le titre : BLEU. Des textes courts, des IMPRESSIONS illustrées de photos, de montages, et de dessins de notre crû. À suivre, donc.


(photo et traitement numérique Jouanneau-Tabbi - droits réservés - reproduction interdite)

LES SOIRÉES DE COLT COBRA

Assis dans le techno-tumulte
Le garde avale une dose de vodka-mescal
Sur la scène un trio d’indo-européennes tabloïd en tenue de sable
Kid Sofa dézingue le plexiglas
Je m’avance aux limites de l’oasis intérieure
Les animaux sauvages lardent les cadavres d’agent orange
Je partage leur repas je ne paye pas
Je suis presque invisible dans l’infra-rouge
Je me souviens de ces vacances au bord du lac Baïkal
Les sourires édentés sous le ciel en flamme froide
Dialectes sibériens en torsion sur l’écran
Aimez-vous la guerre ?
Au fond du lac les armées en marche au fond du lac
Les clameurs qui montent vers la surface en torpilles liquides
Au fond du lac le bouilonnement de l’Asie en déferlantes d’armes primitives
Les guerriers-chamans
Émergent sous le regard affolé des moscovites en costume de bain
Les femmes ont des cheveux d’or glacé
Et quelques millimètres de tissus tissés de perles bleues
Les hommes donnent des indications boursières au Réseau
Les enfants aux membres pâles sont transis de visions cristallisées
Aimez-vous la guerre ?
Les Prédateurs m’ont à la bonne, me détaillent leur stock
Mon regard s’arrête sur une Kirghize aux contorsions prometteuses
Je signe pour la meute
Elle est nue et tatouée sur le ventre
Ses seins portent des anneaux transparents
Je scanne les traces de l’Opération
Igor rit tellement qu’il s’en étrangle
On le laisse mort sur l’arc métallique du pont
Demain le deal
Sous mes yeux la forêt sibérienne
Résineux à perte de vue sous les nuages
Ce monde est si beau
J’en pleurerai là, en cet instant
Le moteur tourne
La fille fait du raffût dans le coffre
J’en parle au Kolkhozien
Direction Baïkonour et les étoiles.

Richard F. Tabbi - texte déposé

lundi, mai 28, 2007

DONDOG, D'ANTOINE VOLODINE OU LA MÉMOIRE MORTE D'UN FUTUR EN DÉCOMPOSITION


La mémoire morte d’un futur en décomposition. L’exploration des conduites noirâtres du possible. Le souvenir des mondes parallèles qui hantent la géographie de nos cerveaux malades. Ouvrir un livre d’Antoine Volodine c’est entrer dans le réseau complexe d’un terrier aux multiples ramifications. Qui est Dondog Balbaïan ? Un humain ? Une blatte ? Un untermensch ? Le tout à la fois, question de point de vue, de référent temporel, de barreau sur l’échelle des univers chamaniques. Dondog doit se venger, il ne sait plus très bien pourquoi, il a passé quarante ans dans les Camps qui couvrent la planète. Quarante ans à perdre sa langue, à écrire des récits d’où la conjugaison des verbes est absente : ni présent, ni passé, ni futur : “Le monologue de Dondog a été monté en septembre par le Big Grill Theatre, dans la banlieue ouest du Camp 49-111, et il est resté à l’affiche quatre semaines.” Septembre ? OK, mais septembre de quelle année ? “Je ne sais plus, dit Dondog. En tout cas, c’était avant ou après l’année où les tempêtes ont réduit l’Amérique du Nord à l’âge de pierre.” Le monde de Dondog est un Possible : “Une des obsessions narratives de mes personnages consiste à revenir sur les sacrifices inaboutis, et sur l'obscène catastrophe que représente l'échec du projet révolutionnaire au XXè siècle. Ils racontent cela, les guerres, les souffrances, les exterminations, les totalitarismes, les ratages, depuis un espace-temps où je les mets en scène, depuis leur prison, depuis leur mort, depuis des mondes imaginaires et parallèles.” (A Volodine, Entretien). Volodine est Ailleurs, il a d’ailleurs forgé la théorie du POST-EXOTISME. “J'affirme mon droit à la différence, le droit d'explorer comme je l'entends un petit territoire d'exil, loin des écoles, loin des académismes marchands, loin de tout.” (A Volodine, Entretien) De quoi donner des migraines aux explorateurs contemporain du nombril ou aux fossiles tentant d’exhumer de leurs cendres les idéologies nauséabondes qui ont fait le malheur du XXeme siècle. “Il fallait les masques spéciaux avec leur optique spéciale, tout cet attirail que les hommes de la fraction Werschwell s’étaient fixé sur le visage dès que le crépuscule avait commencé à épaissir. Avec de tels verres merveilleusement étudiés par les savants, les tueurs restaient toute la nuit imperméables à la nuit et au sang des Ybürs qu’ils extrayaient de leurs maisons pour les transformer en déchets et en cadavres. Ils voyaient tout comme en plein jour, ce qui facilitait énormément les assassinats. De surcroît, un filtre avait été inséré entre les lentilles et les miroirs, un filtre qui faisait dévier le regard quand l’abomination du nettoyage ethnique devenait plus triviale que théorique, et quand la crudité des détails de la boucherie risquait de sauter aux yeux et de troubler la fragile rétine des tueurs. Ce filtre empêchait le regard de se fatiguer, et donc permettait aux gestes du massacre d’être reproduits indéfiniment et sans qu’intervienne un sentiment de saturation.
On avait déjà atteint une période de l’histoire humaine très sophistiquée dans le domaine des prouesses technologiques, dit Dondog.
L’intelligence humaine et militaire était à son zénith, dit Dondog.”
Génocide, Solution Finale, dékoulakisation, purges, goulag, Révolution Culturelle, Khmers Rouges, Ex-Yougoslavie, Rwanda, Darfour, la liste est longue, longue, dans la nuit de l’humanité. Dondog est un sur-vivant. Mort de l’étreinte d’Éliane Hotchkiss à la veille de sa libération, errant dans la cité sombre au rythme des tambours chamaniques, porté par l’idée de vengeance. Des noms, Gabriela Bruna, Tony Bronx, Gulmuz Korsakov. En quoi sont-ils responsables de son malheur ? Faudra-t-il inventer un prétexte pour les tuer comme Dondog écrivait des récits dans les Camps sous le pseudonyme de John Puffky ? L’eau goutte dans la cité, les bêtes grignotent au bout des couloirs, les cafards se chevauchent ou s’achèvent les uns les autres. Une taverne obscure, des putains et des insectes gigantesques qui s’entretuent pour la possession des femelles. “Tu vois, loqueteux. Tu gaspilles ton temps dans la boue des rêves, dit Tony Bronx.” C’est tout pour la vie de Dondog. Quant à Antoine Volodine il continue à “pratiquer la littérature à la manière d'un art martial, en s'engageant complètement dans chaque livre, comme s'il devait être le dernier avant la mort...» (A Volodine, Entretien)

DONDOG, Antoine Volodine, Seuil, 2003.