dimanche, mai 11, 2008

CORMAC MAC CARTHY : LA ROUTE


Christophe Ono-Dit-Biot chroniquant dans une émission littéraire le dernier livre d’Anna Gavalda disait ne pas avoir aimé ce livre. Déployant une argumentation proche du zéro absolu, titillé par ses petits camarades chroniqueurs (l’émission en question se déroule dans une péniche, le présentateur apporte beaucoup de soin à sa chevelure, nonobstant il LIT les livres de ses invités et ses questions planent à des hauteurs vertigineuses si l’on prend pour référence le ras du sol que constituent les interviews de Guillaume D., d’Elizabeth T. ou autre Bernard P. dans un autre siècle), Christophe ODB finit par sortir l’artillerie lourde : “lire un livre, ça dépend du lieu, du moment...” Or, ce pauvre Christophe - chroniqueur littéraire à ELLE par ailleurs, rappelons-le - avoua qu’il avait lu le dernier opus d’Anna Gavalda devant un feu de cheminée, en compagnie d’amis et de quelques bonnes bouteilles de bon vin. Voilà qui s’appelle prendre son travail au sérieux ! Que l’on m’explique comment il est possible de lire SÉRIEUSEMENT dans ces conditions. Que l’on m’explique dans quelle mesure le savamment mal rasé chroniqueur - à moins qu’il ne dispose de capacité dont vous et moi, simples mortels, sommes dépourvus - est capable d’apprécier un livre d’une telle épaisseur (rappelons que le dernier livre d’Anna Gavalda est un pavé qui tranche d’ailleurs avec ses précédents ouvrages épais comme du papier à cigarette et écrits en corps 14, peut-être pour les malvoyants ?) ?
Bref, pour aller à l’essentiel, Christophe ODB finit par expliquer que, voyez-vous, dans un tel contexte, si PEACEFUL, il lui a été difficile d’entrer dans un roman si sombre, si déprimant, si INCONFORTABLE. Le propos ici n’est pas de défendre le livre d’Anna Gavalda, qui n’en a pas besoin, mais bien de pointer l’inconséquence d’un chroniqueur qui est un peu le Jean-Pierre Pernaut de la critique littéraire. Christophe, assis devant sa cheminée, une couverture sur les jambres, un verre de pinard en pogne, auteurs, ne le réveillez pas, servez-lui des amuse-gueule ensoleillés, des trucs qui ne lui demandent pas trop d’efforts, éditeurs, envoyez-lui des rééditions, des textes éprouvés dont il suffit de dire trois mots pompés ici ou là régurgités d’un air entendu. Christophe, mon ami, somnole gentiment entre les pages mode de Elle et ton miroir, mais surtout, SURTOUT, n’ouvre pas le dernier livre de Cormac Mac Carthy, ta vie pourrait se transformer en une longue succession de cauchemars et de cacas nerveux.

“Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté. Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus gris que celui d’avant...”
Le ton, la couleur, sont donnés d’entrée. Ce sera comme une longue phrase qui n’en finit pas dont les points ne constituent pas des bornes mais des trous noirs qui aspirent et renvoient inlassablement vers la suite jusqu’à la fin - car c’est un livre qu’on lit d’une traite, un livre qu’on ne peut lâcher, qui vous happe -. Ce sera gris, parce que la cendre recouvre désormais le monde, parce que le temps des couleurs est révolu, parce que l’on est engagé dans un long tunnel blafard et que l’on peine à respirer. Une homme pousse un caddie de supermarché sur une route. À ses côtés un enfant - son fils-. Dans le caddie il y a tous leurs biens, tout ce qu’ils ont pu sauver, grappiller, trouver dans les ruines des cités des hommes désormais désertes. L’homme a adapté sur le caddie un rétroviseur de moto, afin de voir ceux qui peuvent arriver derrière eux. Car des êtres humains, il en reste, peu, certes, mais il en reste. Certains sont inoffensifs, comme ce vieil homme à qui l’enfant insistera pour donner un peu de nourriture. L’enfant, pas encore au fait du STRUGGLE FOR LIFE qui règne désormais sans partage. D’autres hommes se sont ADAPTÉS à la situation nouvelle, en sont revenus aux basiques de l’espèce : TUER OU ÊTRE TUÉ, MANGER OU ÊTRE MANGÉ. Dans ce monde le cannibalisme est un mode de survie, des tribus se constituent, les guerriers tatoués arborent leurs trophées, crânes peints et femelles, ils constituent des réserves de chair, corps sales et nus entassés dans des caves puantes, tomber sur l’une de ces caches, c’est risquer sa vie, c’est risquer d’être soi-même une part de cheptel.
L’homme et l’enfant marchent vers le Sud, parce que l’hiver approche, parce que le froid les tuera aussi sûrement que les humains affamés, parce que la mer reste un mirage dans ce désert de cendres. Le voyage est interminable, par endroits le bitume fond, ailleurs les montagnes soufflent leur blizzard, parfois une bicoque abandonnée livre un trésor, un abri souterrain oublié, nourriture, eau, COCA-COLA, sans qu’il soit possible de s’arrêter longtemps, parce que l’on est soi-même gibier, et que l’enfant est une proie de choix. Alors il faut repartir, pousser le caddie, jusqu’au bout de la route, jusqu’au bout de la Vie, en attendant la Mort.

Cormac Mac Carthy a reçu le Prix Pulitzer pour ce livre, soit la plus haute distinction littéraire outre-atlantique. Ce prix couronne aussi un écrivain hors du commun qui a aligné les chefs-d’œuvre, depuis SUTTREE, en passant par DE SI JOLI CHEVAUX, MERIDIEN DE SANG etc. NON, CE PAYS N’EST PAS POUR LE VIEIL HOMME a été porté récemment à l’écran par les frères Cohen.

Cormac Mac Carthy, LA ROUTE, traduit de l’américain par François Hirsch, éditions de l’Olivier, 2008.

RF TABBI -droits réservés-

lundi, mars 31, 2008

PAUL AUSTER : LA NUIT DE L'ORACLE


Je n’avais plus lu Paul Auster depuis une éternité. Pourtant, à une époque, j’avais dévoré à la suite Mr Vertigo, Moon Palace (sans doute mon préféré), la Trilogie New Yorkaise, Leviathan... livres que je ne saurai trop conseiller, tant Auster a une manière de vous faire entrer dans un univers qui lui est propre et de vous emmener, y compris aux lisières du fantastique, comme pour Mr Vertigo, livre incroyable s’il en est.
Voilà quelques jours j’ai trouvé sous mon oreiller un paquet cadeau. Je me suis tourné vers ma femme, qui souriait, d’un air de conspiratrice. “C’est pour toi” m’a-t-elle dit. Il n’y avait pas de raison particulière à ce cadeau, en écrivant ceci je repense à un poème récent, dont je vous livre un mince extrait : “(...) c’est dire / que ma femme / doit porter des ailes / planquées / à l’intérieur / de ses homoplates / un ange / en mission secrète / sur la terre / qui consacre / une part / de son éternité / à un type / qui ne trouve pas / le temps / de se couper / les ongles / des pieds”. Bref, j’ai donc ouvert le paquet - qui était fait d’un beau papier bleu - et j’y ai trouvé LA NUIT DE L’ORACLE, de Paul Auster.
Il y a des livres que l’on aimerait avoir écrits, ils ne sont pas si nombreux, pour ma part “La nuit de l’oracle” en fait partie. Sidney Orr est écrivain, vit à Brooklyn, et se remet difficilement d’un grave accident de santé. Encore faible, il entre par hasard dans une papeterie tenue par un étrange Chinois (Mr Chang, ça ne s’invente pas) qui lui vend un non moins étrange cahier portugais bleu. Orr n’a plus écrit depuis de longs mois, il est convalescent, sujet à des saignements de nez fréquents, pour tout dire il revient d’entre les morts, un miraculé, pas encore tout à fait vivant. Lorsqu’il rentre chez lui il est littéralement absorbé par le cahier. Repensant à une idée de roman suggérée par l’un de ses amis écrivains (John Trause) (l’histoire d’un homme qui échappe à la mort et qui décide de reprendre sa vie à zéro en disparaissant, anecdote tirée d’un roman de Dashiel Hammett), Orr se met au travail et l’histoire naît sous ses doigts avec une facilité déconcertante.
Alors commence, pour nous lecteurs, le roman dans le roman. L’homme imaginé par Orr s’appelle Bowen, il échappe de peu à la mort lorsqu’une gargouille s’écrase à quelques centimètres de lui. Il prend alors la décision de reprendre la vie qui a failli lui être retirée. Il abandonne sa femme, son travail (il est éditeur) et prend l’avion pour Nulle Part, soit Kansas City. Il a emporté avec lui un manuscrit inédit écrit par Sylvia Maxwell au début du XXeme siècle, un auteur d’importance. Le manuscrit s’appelle “La nuit de l’oracle”. Bowen a rencontré la petite-fille de Maxwell, Rosa, il en est tombé amoureux. Arrivé à Kansas City il cherche à la joindre par tous les moyens. Mais les événements sont contre lui, sa femme, Eva, a fait annuler toutes ses cartes de crédit, il en est réduit à demander de l’aide au chauffeur de taxi qui l’a ramené de l’aéroport. C’est un noir corpulent qui habite dans un des quartiers déshérités de la ville. Et qui lui révèle qu’il dirige le Centre de Préservation Historique. Soit un souterrain dans lequel sont entreposés tous les annuaires téléphoniques, de tous les pays, de toutes les époques. “Cette pièce contient le monde, lui dit le Noir qui dit s’appeler Ed Victory, ou du moins une partie. Les noms des vivants et des morts...” Victory a libéré Dachau. avec son unité. C’est après cette vision de l’horreur absolue qu’il a conçu son projet, “c’était la fin de l’humanité, monsieur Belles Pompes. Dieu a détourné de nous son regard et il a abandonné le monde à jamais.”
Bowen devient l’employé de Victory et, tandis que sa femme le cherche, il classe et range des milliers d’annuaires sous la terre. Il a lu le manuscrit de Sylvia Maxwell et n’a de cesse de relire “La nuit de l’oracle” dès qu’il a un peu de répit. S’engage alors un troisième récit dans cette mise en abîme perpétuelle : Lemuel Flagg est un lieutenant anglais aveuglé par l’explosion d’un mortier lors de la Première Guerre Mondiale. La cécité lui donne un don de prophétie, il entre en transe et les images du futur l’investissent. Ses prophéties vont faire sa renommée, mais aussi son malheur puisqu’il a la vision de l’adultère que commettra sa future femme deux ans après leur mariage. A ce moment, sa future épouse est complètement innocente, inconsciente de l’acte qu’elle commettra dans l’avenir. Situation inextricable pour Flagg qui se suicide.
Sidney Orr est amoureux fou de sa femme, Grace. Sa propre vie trouve de curieuses résonances dans ce qu’il écrit, Grace rêve d’un lieu qui ressemble au Centre de Préservation Historique sans être au courant du projet littéraire de son mari. Comme celui de Bowen avant qu’il n’implose, le couple d’Orr vacille, sa femme a un comportement suspect et finit par disparaître comme Bowen a disparu. Chang entraîne Orr dans une beuverie qui se termine dans un bordel. Une Noire splendide lui fait une fellation. Le pouvoir du cahier bleu apparaît comme étant sans limite. Un pouvoir diabolique capable de faire sombrer lentement celui qui s’y soumet. Paul Auster est un immense écrivain, “La nuit de l’oracle sans doute un de ses meilleurs livres.

RF TABBI - droits réservés -

Paul AUSTER, “La nuit de l’oracle”, Actes Sud 2004, traduction de Christine Le Boeuf.

jeudi, mars 06, 2008

MILLION DOLLAR BABY, F.X. TOOLE


Il y a des livres qui suintent la sueur. Je pense à ceux de John Fante, par exemple, dont on sent qu’ils sortent des tripes, dont on sent qu’il sont la voix de ceux dont les mots sont rarement couchés sur les pages d’un roman. Ils livrent une vérité brute imprégnée de sang, d’odeurs, une littérature populaire au sens noble du terme. Qui peut mieux que Fante parler des conserveries de poisson de Los Angeles, dans lesquelles il a travaillé lorsqu’il était sans un ? Qui mieux que Charles Bukowski peut parler des quartiers de bœufs qu’il lui fallait se trimballer lorsqu’il prenait les boulots qui se présentaient à lui, parce que c’était une question de SURVIE ? C’est là une conception de la littérature bien évidemment incompréhensible aux ectoplasmes germanopratins dont le nom est gravé sur les verres du café de Flore. Alors, disons le tout net aux amateurs de Zeller, de Rey et autres, n’ouvrez pas ce livre, vous risqueriez de finir asphyxiés, laminés, KO...
F.X. TOOLE est le pseudonyme de JERRY BOYD (1930-2002), entraîneur de boxe, son livre a été salué par James Ellroy, rien de moins, grand amateur de boxe devant l’éternel. Sans doute faut-il vivre avant d’être écrivain, ce qu’a fait Boyd. Le résultat est colossal. Chacune des six nouvelles est un modèle du genre, essayez de tenir dix pages sur un combat de boxe, du premier au douzième round (“Combattre à Philly”). Vous êtes là, sur le ring, à prendre des directs en pleine tête, chaque mot vous défonce l’estomac, chaque virgule vous rentre dans les côtes. Vous êtes loin du pays où les écrivains détaillent les contours de leur nombril, et c’est délicieux. Bien sûr, la nouvelle éponyme, l’histoire de Margaret Mary Fitzgerald, adaptée au cinéma par Clint Eastwood, vous tirera des larmes. La tragédie rôde autour du ring, comme à chaque fois que les hommes - et les femmes - mettent leur vie en danger.
Mais Boyd est un vieux briscard qui a suffisamment fréquenté l’espèce humaine pour avoir les yeux en face des trous. “Traces de cordes” est un exact résumé du merdier multiethnique qui agite Los Angeles. Loin des rêves de nos belles âmes, les tensions sont vives, bien réelles, blancs, noirs, hispaniques, cohabitent difficilement, et la valeur humaine est sans aucune corrélation avec la couleur de peau. À ce propos, le portrait d’Air Jordan est saisissant, une belle ordure, archétype du gangsta raper, petit néofasciste faisant régner la terreur, ne supportant pas que d’autres, partageant la même couleur de peau, puissent s’en sortir. Pas facile d’être Noir aux États-Unis. Mais essayez d’être irlandais dans certains quartiers de Los Angeles, pour voir. La boxe, comme le roman noir, est un exact miroir de la société des hommes. Boyd et Ellroy l’ont compris.

Richard F. Tabbi
-droits réservés-

F.X. TOOLE, Million Dollar Baby, traduit de l’anglais par Bernard Cohen, Albin Michel, 2002

mercredi, mars 05, 2008

LE CORBEAU BLANC, d'ANDRZEJ STASIUK : l'Est, j'y reviens toujours...


Andrzej Stasiuk, né en 1960, appartient à une nouvelle génération d’écrivains polonais, pour partie héritiers d’auteurs essentiels tels Tadeusz Konwicki (né, lui, en 1926). L’absurdité glaçante du monde de Konwicki enseveli sous la chappe de plomb du totalitarisme communiste a enfanté des fantômes qui continuent de hanter la Pologne après la chute du rideau de fer.
On retrouve dans Le Corbeau blanc cinq trentenaires aux prises avec les années 90. Années de passage, livre de passage, ouverture des frontières imminente, le livre, justement, se situe à la frontière Sud de la Pologne, dans les montagnes, le froid, la neige, l’attente. Le prétexte : aucun. Une expédition absurde menée par cinq types fatigués de boire et de fumer au bout de la nuit à l’ombre du palais des peuples, dans cette Varsovie qui cloue les rêves des jeunes hommes. Il faudra résister, devenir maquisards. Résister à qui ? À quoi ? Wasyl Bandurko n’a pas la réponse, pas plus que Le Petit, Le Jars, Kostek ou le Narrateur.
L’absurdité qui est à l’origine de l’expédition en devient le nœud : le meurtre d’un garde-frontière, sans raison, parce qu’il neige, qu’il fait froid, parce ce qu’il faut RÉSISTER. Fuir, se planquer, les longues heures d’inactivité dans l’air glacial sont autant de moments où la mémoire ressurgit, car lorsque le présent s’effondre dans le non-sens, que reste-t-il sinon la mémoire ? Le Narrateur recompose ainsi les pièces du puzzle, l’origine du petit groupe, l’école primaire, Wazyl, le riche, dont la mère est membre du parti, Wasyl l’homosexuel, d’abord rejeté, brimé, puis devenu le “chef”, les autres, Le Jars, Le Petit, les premiers émois sexuels, les premières putains, les premières cuites, les maladies vénériennes, les cuites à n’en plus finir, l’absence d’espoir, les journées brûlées à fumer des “popularne”, l’entrée dans le monde du travail, le mariage, tout ce qui les a menés là, dans ces montagnes, à s’ennivrer une dernière fois dans une fuite éperdue vers une frontière qui n’est autre que celle de la mort.

Richard F. Tabbi - droits réservés

Andrzej Stasiuk, Le corbeau blanc, traduit du polonais par Agnieszka Zuk & Laurent Alaux, éditions Noir sur Blanc, Lausanne, 2007.

mercredi, octobre 24, 2007

PHILIP K. DICK ULTRAVIVANT


Tout le monde connaît les adaptations plus ou moins réussies des romans de Philip K. Dick, Blade Runner, Minority Report, Total recall. On ne saurait que trop conseiller de se plonger sans modération dans une œuvre foisonnante, certes, inégale, parfois, mais toujours déstabilisante, prophétique et profondément humaine. “Ubik”, “Substance Mort”, “Le maître du Haut-Château”, “Le Dieu venu du Centaure”, “L’invasion divine”, autant de chef-d’œuvres qui vous feront regarder le monde qui vous entoure d’un autre œil.
Qu’est-ce qui est réel dans ce que Je perçois ? Notre cerveau est une entitée abreuvée d’informations par nos sens mais existe-t-il une interface susceptible de se glisser entre eux ? Est-il possible de contrôler, de modifier le flux informationnel qui va de l’un à l’autre ? En ce cas, quelle est la véritable nature de la RÉALITÉ ? Le cerveau de Philip K. Dick aurait dû durer cent mille ans - dixit l’un de ses éditeurs - et Dieu sait ce qu’il aurait été capable de produire dans son “anticipation psychologique du futur” (cf l’excellent documentaire de Thomas Cazals, “Adickted”).
“Glissement de temps sur Mars” est un roman “dickien” typique. Jack Bohlen est réparateur sur Mars, planète aride récemment colonisée par les Terriens en manque d’espace. L’espèce autochtone - les Bleeks à la peau noire, en fait une branche de l’humanité - est quasiment réduite en esclavage, ou condamnée à errer dans le désert martien. Bohlen souffre de schizophrénie, comme de nombreux humains, maladie de l’incommunicabilité générée par les structures mêmes de la société terrienne reproduite sur Mars. Il va être amené à construire une machine à communiquer avec les autistes, en l’occurence un jeune garçon, Manfred Steiner, qui a la capacité de lire l’avenir, et que l’employeur de Bohlen veut contrôler pour de sombres raisons spéculatives.
Le génie de Dick consiste à vous faire entrer dans les cerveaux de Bohlen et de Manfred. Manfred qui voit ses interlocuteurs tels qu’ils seront lorsque la mort les aura RONGÉS, des amas de tissus en décomposition, des organes en déréliction, il se voit lui-même à la fin de sa vie, homme-machine, “assemblage de pompes, de tuyaux, de cadrans; toute une machinerie cliquetante qui déployait une activité continuelle” et revient dans le passé voir sa mère horrifiée par cette CHOSE qui l’appelle MAMAN.
Quant à Bohlen le contact avec le jeune garçon ravive sa schizophrénie et il perd complètement la notion du TEMPS. Dick revient plusieurs fois sur la même scène, variant les points de vue, scannant à chaque fois avec acuité les cerveaux de ses personnages. Au final, vous ne verrez plus jamais les gens qui vous entourent de la même manière et vous vous défierez des informations que vous procurent vos sens. Et vous aurez sans doute raison.

Philip K. Dick, “Glissement de temps sur Mars”, Robert Laffont, 1981. Titre original : “Martian time-slip” (1964)

Richard F. Tabbi - droits réservés.

DJIAN, TOUJOURS.


Que dire sinon que j’ai encore une fois reçu une leçon d’écriture en lisant Philippe Djian ?
“Impuretés” est paru en 2005, c’est du grand Philippe Djian, du très grand. Au centre de ce roman, Evy, jeune garçon de quinze ans, vivant dans un environnement privilégié. Un père écrivain. Une mère actrice. Un quartier résidentiel, de grandes villas avec des piscines, des salles de remise en forme, des fêtes, de l’argent, rien qu’apparemment on ne puisse se refuser. Oui mais. La sœur d’Evy est morte noyée dans des circonstances mystérieuses. Le père d’Evy est un ancien junkie qui a foutu sa carrière d’écrivain en l’air. Sa mère n’hésite pas à coucher avec un producteur pour relancer sa carrière. L’impureté, partout autour de lui, cerne Evy. Par conséquent, la pureté ce serait peut-être d’aimer sans polluer cette relation avec le sexe, le physique, la sueur, les odeurs, l’hormonal. La pureté, ce serait aimer la meilleure amie de sa sœur défunte sans la pénétrer, en lui fournissant la poudre qui selon lui la maintient en-dehors du monde des adultes, dans ce paradis diaphane qu’Evy tente de tenir à bouts de bras.
Chronique de l’errance d’une adolescence déboussolée, souffrance terrifiante et muette des enfants à qui les adultes ne font pas de cadeau, englués dans leur irresponsabilité, soumis aux tentations imposées par leurs egos, enchaînés à une déconcertante facilité qui entraîne ce monde dans un tourbillon qui ne peut finir qu’au fond d’un gouffre.
Un livre d’une incroyable beauté, inondé d’une lumière aveuglante qui rend les choses et les gens flous jusqu’à la dissolution.

RICHARD F. TABBI - DROITS RÉSERVÉS.

Philippe Djian, Impuretés, Gallimard, 2005

samedi, octobre 20, 2007

BENACQUISTA, JONQUET, MANCHETTE : BACK IN BLACK


Rentrée littéraire ? Bof, restons dans l’apériodique, l’inactuel, l’a-commercial, l’hommage, pourquoi pas ?
D’abord Tonino Benacquista que je n’avais jamais lu. Tonino Benacquista est une référence du roman noir, adapté à plusieurs reprises au cinéma avec plus ou moins de bonheur (“Les morsures de l’aube”, “l’Outremangeur”), scénariste et ami de Bertrand Blier (“Sur mes lèvres” et “De battre mon cœur s’est arrêté”, deux films extraordinaires pour le coup). La collection Folio Policier a eu la bonne idée de publier ses quatre premiers romans noirs dans un recueil. “La maldonne des sleepings” (Gallimard, 1989), “Les morsures de l’aube” (Rivages, 1992), “Trois carrés rouges sur fond noir” (Gallimard, 1990), “La commedia des ratés” (Gallimard, 1991). Quatre romans, quatre petits chef-d’œuvre, Benacquista a le don de la narration, ouvrez un de ses bouquins et vous ne pourrez plus vous arrêter. Prenez “La maldonne des sleepings”. Un huis-clos dans le Paris-Venise, les quelques heures que durent l’aller-retour, rien d’épique, et pourtant. Benacquista s’est servi à la perfection de sa propre expérience pour bâtir un roman qui tient avant tout par le style. Ils ne sont pas nombreux dans ce cas, Céline disait qu’il n’avait rien à faire des histoires, qu’il y en avait plein les journaux, et Benacquista a retenu la leçon. Le lecteur est suspendu à son Verbe. Dans “Les Morsures de l’aube”, qu’y-a-t-il de remarquable ? Le personnage d’Antoine, parasite mondain ? Les vrai-faux vampires Jordan et Violaine ? L’univers de la nuit et ses videurs, ses petites frappes ? Non, ce qui est remarquable, c’est la manière dont Tonino Benacquista vous embarque, la manière avec laquelle il arrive à vous faire oublier que vous lisez. Dans “Trois carrés rouges” etc. vous vous piquerez de billard et de peinture contemporaine même si ça n’est pas votre tasse de thé. Parce que ce diable de Benacquista n’a pas son pareil pour construire un univers et vous y entraîner. Et que dire de la virée au cœur de l’Italie de “La Commedia des ratés” ?
Fiez-vous au jugement d’un rital, un type qui est capable d’insérer de cette manière la recette des pâtes all’arrabiata dans un livre n’est pas n’importe qui. Décidément le lycée Romain-Rolland d’Ivry sur Seine a produit de sacrés cracks.

Tonino Benacquista, quatre romans noirs, Gallimard, 2004, coll. Folio policier.


Restons dans le Noir avec “Mygale” de Thierry Jonquet.
L’un des livres les plus effrayants qu’il m’ait été donné de lire. Un puzzle abyssal qui se met en place de manière implacable, un livre court, mais d’une densité irréelle où se mêlent sadomasochisme, transsexualité et vengeance. Un livre venimeux, déstabilisant pour le lecteur qui s’ordonne autour de quelques éléments, une femme recluse, un chirurgien plasticien, un gangster en cavale, et qui multiplie les voix, les points de vue jusqu’au vertige. Qui est cet être capturé comme un animal et traité comme tel au fond d’un cage par “Mygale” ? Mygale qui lui apporte sa nourriture dans une gamelle pour chien, qui le tient attaché, qui le laisse uriner, déféquer, littéralement pourrir dans cet espace clos.
Séquestration. Destruction de la personnalité, de son essence physique. Terrifiant.

Thierry Jonquet, Mygale, Série Noire, 1984


Dans la galaxie du Noir comment ne pas rendre hommage à Jean-Patrick Manchette, qui me fut chaudement recommandé à l’époque où je vivais au Havre, ville éminemment littéraire, théâtre idéal de cette littérature en contrepoint du jour qui hante la Série Noire.
“Fatale” est aussi un court roman d’une densité stupéfiante. Bléville, ville imaginaire, image de la france des années soixante-dix, avec ses notables, notaires, industriels, médecins, ses exclus(un noble déclassé considéré comme fou, bien que profondément lucide sur la pourriture qui ronge l’os du pouvoir et de l’argent - tiens, tiens) et cette étrange tueuse, qui débarque, décidée à “les faire payer”.
Manchette était un géant, l’héritier français de Hammett et Chandler, et personnellement je me fiche de la sauce révolutionnaire qui imprègne ses livres. L’important, à mon sens, n’est pas là. Encore une fois c’est la littérature qui gagne, et, finalement, la lecture marxisante et moraliste de l’intrigue - faire payer ces salauds de riches pour leurs magouilles, leur vie dissolue - est un peu simpliste. Dommage parce que l’écriture est à la hauteur et que ce livre reste suspendu dans une intemporalité qui n’a d’égale que la noirceur des personnages mis en scène. On se fout bien du pourquoi Aimée - la tueuse - agit, mais on s’intéresse prodigieusement au comment.
L’art gagnerait parfois à plus d’humilité, à ne pas se fourvoyer dans le mélange des genres. Cela étant posé, retirez la gangue bien-pensante qui enserre une bonne partie de la production contemporaine et il ne vous restera rien entre les mains. Chez Manchette, c’est un joyau pur, aveuglant, qui subsiste. Et “bien-pensant” ne fait pas partie de son vocabulaire.

Jean-Patrick Manchette, Série Noire, 1977.

Richard F. Tabbi - droits réservés.

mardi, juin 26, 2007

NOTES DE LECTURE : AMERICAN DEATH TRIP DE JAMES ELLROY


Pete Bondurant est de retour. Bonne nouvelle. Tout comme Ward Littell. Le cœur des années 60 aux USA. Le dernier voyage de Kennedy à Dallas. Tous ces mecs en cheville avec la mafia, le FBI, le klu klu klan. De Las Vegas au Viet Nam. Où l’on croise le puissant J. Edgar Hoover, le “comte drac” Howard Hughes, Rock Hudson pour l’envers de la camera, l’immense et rousse et belle Barb, épouse du Grand Pete, mauvaise chanteuse, camée depuis qu’elle a compris ce qui s’était passé à Dallas, depuis qu’elle a compris ce qu’était le bourbier vietnamien, boucherie & narcotrafik.
AMERICAN DEATH TRIP est le second volet de la trilogie UNDERWORLD USA d’Ellroy, la suite d’AMERICAN TABLOÏD. La CAUSA CUBANA a toujours partie liée avec la CAUSA NOSTRA, les micros sont toujours planqués dans les chambres d’hôtel pour espionner les frasques sexuelles de Martin Luther King ou les aventures homosexuelles d’acteurs en vue. De quoi nourrir les pires pages de “L’indiscret”, de quoi donner à Hoover, chef redouté du FBI, de quoi tirer sur les laisses qu’il s’ingénie à passer autour des cous, de quoi attirer les mouches dans sa toile d’araignée. Bienvenue dans les égoûts étatsuniens, vaste réseau, bienvenue dans le royaume des rats, crocs, griffes & queues démesurées. La politique, putes, macs tantouzes. La politique, casinos, hôtel, compagnies de taxis. La politique, came, came, came. Transit Saïgon-LA par avion militaire, tout le monde en croooooooque. Hoover contrôle le klan, Hoover tente de contrôler les militants pour les droits civiques, Hoover voue une haine inextinguible à Bobby Kennedy. Pete perd le contrôle de la came, Pete passe ses nerfs sur les FIDELISTOS, expéditions maritimes, livraisons d’armes, scalps accrochés au bateau, rêve de Reconquista, pour la CAUSA, pour la CAUSA NOSTRA. Pete est secondé par Wayne Tedrow, Wayne dont la femme a été violée et éviscérée par un Noir, Wayne qui a passé sa vie à s’opposer à son père, raciste convainku, Grand Financeur du Klan, Wayne transformé en fantôme, Wayne qui voit désormais en chaque Noir l’assassin de sa femme. Amerika, Amerika, le Grand Merdier, 951 pages sans reprendre haleine. Un bouquin qui fera référence dans 200 ans.

Richard F. Tabbi

James ELLROY, American Death Trip, 2001, Rivages / Noir, trad. JP Gratias

lundi, juin 25, 2007

INTERVIEW DE RICHARD F.TABBI DANS LE NUMÉRO 66 DES "IMPRESCRIPTIBLES"


RICHARD F. TABBI : UN ÉCRIVAIN EN ENFER
interview par JC Dennis (extrait)
numéro 66 de la revue LES IMPRESCRIPTIBLES - été 2007

JC DENNIS : Richard F. Tabbi, pourquoi ce “F”, pourquoi Richard “F” Tabbi ? Pour vous la jouer AMÉRICANO comme Francis S. Fitzgerald, Philip K. Dick, Jerome D. Salinger ? Ou français pro-américain comme Maurice G. Dantec ? Ça sent pas un peu la frime, ça ?

RICHARD F. TABBI : Ouais, j’aurais pu choisir Richard “juste” Tabbi comme Richard Brautigan ou Jim Harrison, notez. Quant à Maurice “Georges” Dantec, je crois qu’il porte les stigmates de l’engagement communiste de ses parents. Pour ma part ce “F” est le seul lien que j’aie jamais eu avec feu mon grand-père, Francesco, un sicilien qui comme tant d’autres a quitté son île après la guerre pour venir travailler en France. Il est mort trop tôt, je ne l’ai pour ainsi dire pas connu. Et j’ai reçu son prénom sur les fonds baptismaux. Bref, pour un mec comme moi qui écrit des livres, fils de peintre en bâtiment, petit-fils d’immigré qui a sué sang et eau sur le chantier de reconstruction de la gare Saint-Charles à Marseille, c’est une manière de ne pas oublier d’où je viens. Une manière de rendre hommage à ceux qui ont travaillé de leurs mains (soit mon grand-père et mon père) pour faire de moi ce que je suis. Contrairement à ce que disent certains l’immigration n’est pas une “chance pour la France”, ni une malchance, d’ailleurs, c’est juste un fait géographico-économique. Qui porte avec lui des histoires d’hommes, de femmes, de chair, de sang. Des histoires intimes.
Voilà une photo de mon grand-père, prise dans les années 30 vraisemblablement. C’est le premier en partant de la gauche. Regardez. Regardez bien. Et vous parlez de “frime” ?

-reproduction des textes & photos interdits-

ÉGLISE, TERRE D'ASILE


Église, terre d’asile. Jane Vagin d'Enfer tassée dans le canapé, sa tête posée sur le contenu d'un cendrier renversé. Enfermé avec ma trouille, à perdre connaissance et à me réveiller comme on échappe à la noyade. Cheveux. Cendres. Pas de respiration perceptible. Je scanne le plafond. Pas de messe ce jour-là, Dieu déserte les campagnes au rythme de l’exode rural, j’étais seul, seul avec Le Crucifié, seul avec les images de ces femmes crucifiées, seul avec les obssessions de Vic La Vey. Les pales du ventilateur. Je m'efforce de suivre jusqu'à ce que la nausée m'oblige à fermer les yeux. Les tueurs. Planqué dans le confessionnal. Fausse alerte aux touristes scandinaves. Je laisse retomber mon corps sur la moquette. Allongé, ma colonne vertébrale frottant contre le ciment dur. Moquette fine, bon marché. Les montagnes ont leurs secrets. Forêts, éboulements de pierre calcaire, chêne-liège. Armoise, chevreuils dans le disque d’or de la lune. Je les observais au travers des interstices du bois. Appartement pourri. Quartier pourri. Ne plus sortir. Sauf lorsque je suis équipé. Un type m'a proposé un Derringer, j'y pense, réunir la somme, faudrait... Une famille salement brûlée par le soleil. Jane, du mouvement de son côté, toujours vivante malgré la surdose, je remarque, elle a vomi. Par terre, au pied du canapé. Je décarre en rampant, elle a laissé son sac sur la table de la cuisine, je l'aperçois, un sac de toile crasseuse, me mettre debout. Le faire. Sa mère abusait de la graisse de renne avec un cul qui aurait pu loger un tank Sherman, au contraire de sa sœur aînée qui avait tout pour jouer les premiers rôles au cinéma, excepté la crème solaire adéquate. Je pouvais sentir son odeur, mélange de transpiration juvénile et d’eau de toilette, quelque chose qui me ranima, me donna du cœur au ventre. Remember la maison posée sur le polder, nos corps humides, le ciel à perte de vue.
La bagnole enfile les rues, réverbères, au volant Le Rétamé crache ses poumons, crache et crache. La musique dans la turne, genre funky-flip, me vrille, changer de station, le bouton je le tourne. Friture. Pub. Jingles. Voix-réverb. Les trottoirs sont rose-fluo, hey je dis au Rétamé, les trottoirs... Commentaires gutturaux en norvégien, suédois ou dannois, je sombrai de nouveau, chouette effraie, fantôme livide dans la lueur des phares. Route déserte. Laisse ma tête retomber vers l'arrière, demi-sourire-commissure, elle me dit tu baves. Ta gueule bébé, je dis. Le Rétamé, je comprends pas ce qu'il raconte, je comprends pas. Je me redresse à cause de ces trucs collés au pare-brise. Autocollants. KMFDM dans l’habitacle, trop fort, trop, le truc, Hau rauck, une tuerie, ah ah ah... Pourquoi tu te marres elle me demande, peux pas tourner la tête, elle, à l’arrière, tête un maousse, fleurs de colombienne, poudre, je reconnais, la connais, la Jane... Lorsque je m’éveillai la nuit s’étendait au-delà des vitraux et l’envie de pisser me tenaillait la vessie. Le Rétamé gare la bagnole, je sens, blaaam, putain, le cardan, je pense, le cardan, sais pas pourquoi, sa portière claque, il est dehors, ouvre la mienne, pas de temps mort, hé les mecs, respirer... cinq minutes. Je me glisse sur le parking, plaqué contre le mur de l’église, observant les alentours. L’air froid de la nuit, sa tronche posée face, sa putain d’haleine mortuaire, hey bouge, bouge, il me dit. Derrière, l’autre, défoncée, hurle, en appelle aux morts-vivants de Brooklyn... Rien ne bougeait, seule une chouette ullulait dans le lointain. Je pissai, mon épaule me faisait mal, des blocs de fonte appuyaient sur ma tête. J’aspergeai mes converses, jurai, et retournai me planquer dans l’église, terre d’asile. Le Rétamé m’extirpe, suis sous tremblements, peux pas marcher, peux pas, t’endors pas, T’ENDORS PAS, il me dit, on avance, la ruelle infecte, des sacs d’ordures, après nous Jane cavale, kickboxe les murs, qu’ils viennent, elle gueule, QU’ILS VIENNENT, que ça finisse vite, vite, moi je dis. Les cauchemars revinrent, des démons masqués emmenaient Youna (souterrain éclairé par des torches), la déposaient sur un autel drapé de noir, Malzieu en Grande Prêtresse Luciférienne levait un couteau en parlant à l’envers.
Le comptoir est noir de désaxés et les tables sont envahies par la meute, Le Rétamé, sa carrure, sa carrure qui me plaque au comptoir, Jane qui se cogne, la musique dans ma tronche, FORT, ACID-TRASH, relents pornos de femelles-matrices, j’en peux plus je dis au rétamé, j’en peux plus... Plus une bulle d’air dans les poumons, transpiration, muscle cardiaque au taquet, goût de pourriture dans la bouche. Le mec agite ses ailes de créature, le Rétamé répète et répète, merde comprends pas, ah, ouais, pas soif, non, la Créature décolle, je suis scotché, hey Jane, Jane, t’as vu le mec, le... T’en fais pas, t’en fais pas, c’est OK, c’est le Rétamé qui le dit, Jane se fait refaire dans les gogues, c’est OK, il plisse ses yeux, bois du whiskey, le plafond descend sur les enfants de la nuit, hey, je vais lâcher, je dis au Rétamé, HEY !!! Comme ça jusqu’à l’aube, dans l’espace noir des sortilèges chamaniques. Là, sur cette terre consacrée.

Richard F. Tabbi, Aix-en-Provence, juin 2007
texte déposé - reproduction interdite
Publié dans le numéro 34 de la revue TWICE (octobre 2007)

mardi, mai 29, 2007

LES SOIRÉES DE COLT COBRA

Un texte qui, comme "AU FOND DES EAUX", fera partie du recueil que je prépare avec Pat JOUANNEAU. Le titre : BLEU. Des textes courts, des IMPRESSIONS illustrées de photos, de montages, et de dessins de notre crû. À suivre, donc.


(photo et traitement numérique Jouanneau-Tabbi - droits réservés - reproduction interdite)

LES SOIRÉES DE COLT COBRA

Assis dans le techno-tumulte
Le garde avale une dose de vodka-mescal
Sur la scène un trio d’indo-européennes tabloïd en tenue de sable
Kid Sofa dézingue le plexiglas
Je m’avance aux limites de l’oasis intérieur
Les animaux sauvages lardent les cadavres d’agent orange
Je partage leur repas je ne paye pas
Je suis presque invisible dans l’infra-rouge
Je me souviens de ces vacances au bord du lac Baïkal
Les sourires édentés sous le ciel en flamme froide
Dialectes sibériens en torsion sur l’écran
Aimez-vous la guerre ?
Au fond du lac les armées en marche au fond du lac
Les clameurs qui montent vers la surface en torpilles liquides
Au fond du lac le bouilonnement de l’Asie en déferlantes d’armes primitives
Les guerriers-chamans
Émergent sous le regard affolé des moscovites en costume de bain
Les femmes ont des cheveux d’or glacé
Et quelques millimètres de tissus tissés de perles bleues
Les hommes donnent des indications boursières au Réseau
Les enfants aux membres pâles sont transis de visions cristallisées
Aimez-vous la guerre ?
Les Prédateurs m’ont à la bonne, me détaillent leur stock
Mon regard s’arrête sur une Kirghize aux contorsions prometteuses
Je signe pour la meute
Elle est nue et tatouée sur le ventre
Ses seins portent des anneaux transparents
Je scanne les traces de l’Opération
Igor rit tellement qu’il s’en étrangle
On le laisse mort sur l’arc métallique du pont
Demain le deal
Sous mes yeux la forêt sibérienne
Résineux à perte de vue sous les nuages
Ce monde est si beau
J’en pleurerai là, en cet instant
Le moteur tourne
La fille fait du raffût dans le coffre
J’en parle au Kolkhozien
Direction Baïkonour et les étoiles.

Richard F. Tabbi - texte déposé

lundi, mai 28, 2007

DONDOG, D'ANTOINE VOLODINE OU LA MÉMOIRE MORTE D'UN FUTUR EN DÉCOMPOSITION


La mémoire morte d’un futur en décomposition. L’exploration des conduites noirâtres du possible. Le souvenir des mondes parallèles qui hantent la géographie de nos cerveaux malades. Ouvrir un livre d’Antoine Volodine c’est entrer dans le réseau complexe d’un terrier aux multiples ramifications. Qui est Dondog Balbaïan ? Un humain ? Une blatte ? Un untermensch ? Le tout à la fois, question de point de vue, de référent temporel, de barreau sur l’échelle des univers chamaniques. Dondog doit se venger, il ne sait plus très bien pourquoi, il a passé quarante ans dans les Camps qui couvrent la planète. Quarante ans à perdre sa langue, à écrire des récits d’où la conjugaison des verbes est absente : ni présent, ni passé, ni futur : “Le monologue de Dondog a été monté en septembre par le Big Grill Theatre, dans la banlieue ouest du Camp 49-111, et il est resté à l’affiche quatre semaines.” Septembre ? OK, mais septembre de quelle année ? “Je ne sais plus, dit Dondog. En tout cas, c’était avant ou après l’année où les tempêtes ont réduit l’Amérique du Nord à l’âge de pierre.” Le monde de Dondog est un Possible : “Une des obsessions narratives de mes personnages consiste à revenir sur les sacrifices inaboutis, et sur l'obscène catastrophe que représente l'échec du projet révolutionnaire au XXè siècle. Ils racontent cela, les guerres, les souffrances, les exterminations, les totalitarismes, les ratages, depuis un espace-temps où je les mets en scène, depuis leur prison, depuis leur mort, depuis des mondes imaginaires et parallèles.” (A Volodine, Entretien). Volodine est Ailleurs, il a d’ailleurs forgé la théorie du POST-EXOTISME. “J'affirme mon droit à la différence, le droit d'explorer comme je l'entends un petit territoire d'exil, loin des écoles, loin des académismes marchands, loin de tout.” (A Volodine, Entretien) De quoi donner des migraines aux explorateurs contemporain du nombril ou aux fossiles tentant d’exhumer de leurs cendres les idéologies nauséabondes qui ont fait le malheur du XXeme siècle. “Il fallait les masques spéciaux avec leur optique spéciale, tout cet attirail que les hommes de la fraction Werschwell s’étaient fixé sur le visage dès que le crépuscule avait commencé à épaissir. Avec de tels verres merveilleusement étudiés par les savants, les tueurs restaient toute la nuit imperméables à la nuit et au sang des Ybürs qu’ils extrayaient de leurs maisons pour les transformer en déchets et en cadavres. Ils voyaient tout comme en plein jour, ce qui facilitait énormément les assassinats. De surcroît, un filtre avait été inséré entre les lentilles et les miroirs, un filtre qui faisait dévier le regard quand l’abomination du nettoyage ethnique devenait plus triviale que théorique, et quand la crudité des détails de la boucherie risquait de sauter aux yeux et de troubler la fragile rétine des tueurs. Ce filtre empêchait le regard de se fatiguer, et donc permettait aux gestes du massacre d’être reproduits indéfiniment et sans qu’intervienne un sentiment de saturation.
On avait déjà atteint une période de l’histoire humaine très sophistiquée dans le domaine des prouesses technologiques, dit Dondog.
L’intelligence humaine et militaire était à son zénith, dit Dondog.”
Génocide, Solution Finale, dékoulakisation, purges, goulag, Révolution Culturelle, Khmers Rouges, Ex-Yougoslavie, Rwanda, Darfour, la liste est longue, longue, dans la nuit de l’humanité. Dondog est un sur-vivant. Mort de l’étreinte d’Éliane Hotchkiss à la veille de sa libération, errant dans la cité sombre au rythme des tambours chamaniques, porté par l’idée de vengeance. Des noms, Gabriela Bruna, Tony Bronx, Gulmuz Korsakov. En quoi sont-ils responsables de son malheur ? Faudra-t-il inventer un prétexte pour les tuer comme Dondog écrivait des récits dans les Camps sous le pseudonyme de John Puffky ? L’eau goutte dans la cité, les bêtes grignotent au bout des couloirs, les cafards se chevauchent ou s’achèvent les uns les autres. Une taverne obscure, des putains et des insectes gigantesques qui s’entretuent pour la possession des femelles. “Tu vois, loqueteux. Tu gaspilles ton temps dans la boue des rêves, dit Tony Bronx.” C’est tout pour la vie de Dondog. Quant à Antoine Volodine il continue à “pratiquer la littérature à la manière d'un art martial, en s'engageant complètement dans chaque livre, comme s'il devait être le dernier avant la mort...» (A Volodine, Entretien)

DONDOG, Antoine Volodine, Seuil, 2003.

LUDOVIC LAVAISSIÈRE PUBLIE PROSOPO(U)PÉE DANS LA REVUE BLACK MAMBA. Pour accéder au site de la revue, cliquez ici.



Ludovic Lavaissière est écrivain, scénariste, acteur, réalisateur. Né au Havre en 1972 il voue une passion à la littérature et au cinéma fantastique. Auteur de nouvelles, il s'adonne également à la prose poétique. Certains de ses écrits ont fait l'objet d'une publication dans les revues, fanzines et webzines suivants : Les hésitations d'une mouche, Horrifique (Québec), Vampire dark news, Black Mamba et Twice. De Chester Himes à Chuck Palahniuk en passant par Charles Bukowski ou Tomas Mac Guane, ses influences sont pour le moins éclectiques. Il vit au Havre et met la dernière main à un roman qui, pour l'avoir lu, risque d'en surprendre plus d'un.


Ludovic Lavaissière dans le rôle de VoxXx, sur le tournage des 7 MISSIONNAIRES.

PALACE DES COEURS BRISES

bye bye love
un charnier loge dans ma poitrine.
des miasmes de sentiments nécrosés
viennent taquiner mes capteurs sensoriels.

j'ai troqué une parcelle d'âme contre
une putain de nécropole.

je passe mon coeur au micro-onde
expérimente la transition.
je rêve de le voir exploser
mais mon muscle est un dur à cuire.

palpitant bodybuildé dopé à l'hormone d'espérance
entraîné à souffrir le martyre et prêt à encaisser les clous.

un jour peut-être je l'essorerai
il en pleuvra des asticots
mais il me restera bien une larme
amère comme une goutte de vermouth
j'avais espéré des lucioles.

l'amour n'est qu'une vue de l'esprit
va et emmure tes émotions.

je me paie une suite au palace des coeurs brisés
savonnettes d'impôt et camisole de bain
mushroom-service et mini-barbituriques.

Ludovic Lavaissière - texte déposé - reproduction interdite

mercredi, mai 02, 2007

RICHARD F. TABBI : BIOGRAPHY



RICHARD F. TABBI was born in 1967 in the south of France, from a Sicilian father and a French mother.
After a master’s degree in medieval theology he dedicated himself to Francis from Assisi's sanctity he successively was a military man, a teacher, a documentalist, an editor, a journalist, a marketing professionnal, a bricklayer, a painter, a medical secretary...
At the age of thirty he decided to be a writer.
His first novel, ZOMBIE PLANETE was published in 2003, by Mango editions. The first part of a trilogy dedicated to insanity through the vision of an author who sinks into manic depression, ZOMBIE PLANETE is also a way to explore some of the post-war myths : the road, the pop-rock music, the drugs addictions... Richard F. Tabbi also took part in « Sexe More Sexe » with Eliette Abécassis, Frédéric Beigbeder and many others, and collaborate with the Bulletin des Amis de Michel Houellebecq and the Bordel review writing short stories and essays. He also wrote scenarii with the author-actor Ludovic Lavaissière in Le Havre, France.
As a French author, he was strangely influenced by the American litterature. In the beginning he discovered with passion Louis-Ferdinand Céline and Blaise Cendrars, and is still crazy about these two giants. But he found his vocation while crossing the Atlantic Ocean and meeting John Fante, Charles Bukowski, Jack Kerouac, Henry Miller and some others, thanks to Philippe Djian. Ever since this moment he has been reading American litterature exclusively, with the exception of two great French authors of his generation : Maurice G. Dantec and Michel Houellebecq of course.
He now lives in the south of France.

dimanche, avril 01, 2007

BLUES PROJECT : UN SPECTACLE VIVANT SUR LE BLUES : pour aller sur le site, cliquez ici


L'histoire du blues est indissociable de ses racines Africaines, de l'histoire de l'esclavage et de la traite négrière.
Le brassage culturel commence en effet, sur les bateaux où sont entassées à fond de cale, dans des conditions atroces, de nombreuses ethnies africaines n'ayant ni le même langage, ni les mêmes codes sociaux, ni les mêmes rites.
Il faudra à ces premières générations d'esclaves, arrachées à leur terre natale, apprendre à vivre ensemble, à se comprendre, à partager ce qui reste d'un continent.
Plus tard, avec les générations successives, nées sur le sol américain, une nation Afro-Américaine va peu à peu trouver sa propre identité. Une nation avec une culture nouvelle se nourrissant des mémoires ancestrales et de toutes les influences résidant sur le sol américain.
C'est ainsi, qu'au fil du temps, à travers les bouleversements culturels constants, mélangeant chants ancestraux de l'Afrique, shouts, work-songs, spirituals, folklore Irlandais, hill-billy, musique des Indiens et bien d'autres, va naître le Blues.

A l'aide de divers documents audios, photos, traductions de textes, films d'époque, tirés des archives Rick PRELINGER, BLUES PROJECT vous propose de partager sa passion pour le blues.
Cette passion ne se contente pas d'une présentation de documents, ornés de commentaires...
En effet, BLUES PROJECT est avant tout, un trio (bientôt quartet) de musiciens et jouant sur scène des compositions, ainsi que des reprises de blues pour illustrer le propos du moment.
Le répertoire, lors de ces interventions musicales, fait la part belle au blues du delta du Mississippi.
Les différents thèmes abordés partent de L'ESCLAVAGE, jusqu'aux portes du CHICAGO BLUES, le COTON qui marque par son écrasante omniprésence, la vie des bluesmen...L'INDUSTRIE DU DISQUE qui contribua à l'éclosion de ce genre musical d'abord réservé à la communauté noire, puis à un plus large public blanc par le biais du "REVIVAL ANGLAIS" et du rock'n roll.
L' HISTOIRE DES INSTRUMENTS, les plus emblématiques comme l'harmonica, la guitare, voyage à travers les continents...
Culture et histoire, enchevêtrées en permanence l'une à l'autre, marquent au fil du temps les différents changements de cap du blues, à travers le drame humain d'un peuple livré au racisme, à la ségrégation et à la haine...



Pout tout renseignement, concert, contactez-moi : zombieplanete2001@yahoo.fr